Document stratégique de mobilisation. Articule rigoureusement l’incitation A 2026 (Baudrillard, Le système des objets, 1968 — Lecoq, Le bouclier d’Achille, 2010) aux deux terrains de prédilection de Margaux : la démolition architecturale (Landauer, Hobson, HouseEurope!, Plan Libre 214) et le design des politiques publiques (Vraiment Vraiment, La 27e Région, AAA, Bouchain). À lire la veille de l’épreuve. Toutes les fiches référencées ici sont supposées maîtrisées : ce document n’en redonne pas le contenu, il les mobilise.

Le socle conceptuel est posé dans le socle théorique. La biblio dans les pistes bibliographiques. La doctrine d’écriture pour la note dans la stratégie note de synthèse. Les régimes de déplacement de B dans les scénarios d’incitation B. Les six champs disciplinaires dans l’index des champs.

1. Le pivot central

La tension comme problème de civilisation, pas comme querelle de vocabulaire

Baudrillard et Lecoq ne décrivent pas la même époque, mais ils décrivent le même seuil. En 1968, Baudrillard observe que la main, dans le design fonctionnel, n’est plus l’organe d’un effort : elle est devenue « le signe abstrait de la maniabilité ». Quarante ans plus tard, Lecoq relit Homère pour rappeler qu’avant cette dévitalisation, l’« homme de l’art » s’appelait dēmiourgósdēmos + ergon, œuvre dans le peuple — et désignait indistinctement le forgeron, le tisserand, le potier, mais aussi le guérisseur, le devin, l’aède, le héraut. Le seuil que les deux textes encadrent est celui-ci : à un certain point de l’histoire, la main qui pense pour le commun a été remplacée par une main qui ne fait plus qu’allusion à elle-même, et le métier de l’art a été coupé du soin, de la parole, de la divination du commun.

Cette tension a un caractère épochal. Elle n’oppose pas l’antiquité à la modernité comme deux états de fait, elle décrit ce que la modernité fait au geste : elle l’abstrait, elle le sépare, elle le réduit à signe. Ce diagnostic, appliqué à un sèche-cheveux ou à une poignée de portière dans le Baudrillard de 1968, peut se lire à toutes les échelles. C’est précisément ce que ce document soutient : à l’échelle du bâti et à l’échelle de l’État, la « main abstraite » a aujourd’hui ses lieux d’exercice les plus aigus. Elle n’est pas seulement dans l’objet acheté en grande surface, elle est dans le permis de démolir signé sur PowerPoint et dans le formulaire en ligne qui remplace le guichet.

Pourquoi la démolition cristallise la tension

Le bâti existant est, depuis cinquante ans, le grand traité non écrit de la « main abstraite ». Démolir une barre HLM par foudroyage, c’est l’opération-limite : un geste dont l’opérateur a quitté le contact avec la matière, qui se calcule sur bordereau, qui se signe à distance, et qui transforme un ensemble de gestes accumulés (couler, mettre en œuvre, peindre, habiter, réparer) en nuage de poussière. La démolition industrielle est la « maniabilité » baudrillardienne portée à l’échelle de la ville : un bouton enfoncé qui met en œuvre une décision déjà prise — et déjà désincarnée — dans une chaîne d’experts, d’élus, de promoteurs.

Inversement, la déconstruction sélective, le réemploi, la dépose, le diagnostic-ressource exigent les compétences que le dēmiourgós homérique rassemblait : lire un assemblage, juger une poutre, raconter une histoire, médier entre habitants et bailleurs, transmettre un savoir technique. Ils convoquent forgerons (les démonteurs de Rotor, de Bellastock), aèdes (Suzie Poughon sur les albums de famille, Bernadetta Budzik et Rachel Rouzaud sur Varsovie), guérisseurs (Hobson, qui parle de « ré-habiter la terre » comme d’un soin), hérauts (Brandlhuber et Grawert qui portent HouseEurope! devant la Commission). Le terrain de la démolition n’illustre pas la tension : il l’exemplifie. Il est l’un des deux lieux où, aujourd’hui, le partage entre main abstraite et dēmiourgós se rejoue à hauteur de civilisation.

Pourquoi le design public cristallise la tension

L’État contemporain a, lui aussi, sa « main abstraite » : c’est le formulaire dématérialisé, l’algorithme d’attribution, l’indicateur de performance, la « cible publique » statistique. La fermeture des guichets et le « tout-numérique » sont l’équivalent administratif de la poignée fonctionnelle de Baudrillard : un signe abstrait de relation, où l’État ne fait plus qu’allusion à un citoyen. Le design public — Vraiment Vraiment, La 27e Région, Bouchain, l’AAA, le réseau des labs — propose un retour de la main, mais d’une main qui n’est jamais celle d’un fabricant solitaire : c’est la main qui enquête, prototype, médie, traduit, ajuste. Sa promesse est strictement dēmiourgique : refaire, sur le matériau de la relation administrative, ce que l’aède faisait sur le récit, ce que le médecin faisait sur le corps, ce que le forgeron faisait sur le bronze. Réinscrire l’œuvre dans le dēmos.

Mais ce terrain cristallise la tension précisément parce qu’il peut produire les deux résultats opposés. Mal conduit, le design public devient l’ergonomie du retrait : une couche de vernis participatif qui rend acceptable la dépossession (le co-washing, la consultation-alibi, le post-it qui valide la coupe budgétaire). Bien conduit, il fabrique du commun délibéré. Ce qui, dans l’objet de Baudrillard, restait une critique sans contre-modèle facile, trouve ici son cas-test concret : le design public est le lieu où la « main abstraite » et le dēmiourgós se disputent le même geste, où l’on peut littéralement mesurer, sur l’échelle d’Arnstein, à quel barreau on opère. Voir l’écosystème français du design public et la théorie de la co-conception, maîtrise d’usage et médiation.

L’articulation des deux terrains

Démolition et design public ne sont pas deux exemples juxtaposés. Ils communiquent par une même question : qui décide ? Qui sait ? Qui inscrit l’œuvre dans un commun ? Les opérations ANRU, la concertation habitante, le passeport matériaux, les chantiers participatifs (Bouchain à Beaumont, Bellastock à L’Île-Saint-Denis, Encore Heureux à Mayotte après Chido) sont autant de points où les deux terrains se croisent. La démolition est un cas de design public radical : elle décide, à une échelle territoriale, de la matière, de la mémoire, du logement et du carbone gris d’un quartier. Inversement, le design public est l’arrière-plan institutionnel sans lequel la « post-démolition » reste un slogan d’architecte : il faut une commande, des arènes, des juristes, des médiateurs pour que le défaire soigneux devienne politique publique. C’est la conjonction des deux qui donne à Margaux son angle, et c’est cette conjonction que les quatre axes qui suivent travaillent.

2. Quatre axes d’articulation

Axe A — Le bâti existant comme matière qui pense

Le premier déplacement consiste à refuser le statut de « stock comptable » du bâti et à reconnaître qu’un bâtiment existant est un dépôt de gestes, de matières et de savoirs. Cette thèse n’est pas patrimoniale au sens muséographique : elle est ingoldienne et simondonienne. Pour Tim Ingold (Making, 2013), le praticien n’impose pas une forme à une matière passive, il entre en correspondance avec elle, suit ses lignes, négocie ses propriétés. Pour Simondon, l’hylémorphisme est un schéma de chef d’atelier qui « ne voit pas l’opération » : il efface la main qui ajuste pour ne garder que la forme commandée. Le bâti existant est exactement la situation où ce diagnostic devient pratique : un mur n’est pas un volume sur plan, c’est un assemblage qui résiste, qui pourrit, qui propose. Lire ce mur exige le savoir tacite de Sennett (Ce que sait la main, 2008), construit lentement par contact répété.

Landauer (Post-démolition, 2025) installe précisément cette épistémologie au centre de l’architecture : le curage, la dépose, le tri, le diagnostic d’éléments réutilisables sont des opérations architecturales, non des tâches subalternes confiées au BTP. Voir sa fiche. Hobson (Désarmer le béton, 2025) tranche plus net en montrant que l’irréversibilité du béton armé est l’aboutissement d’une économie qui a programmé l’effacement de la main : le coffrage est l’emblème ultime du moule hylémorphique. Voir sa fiche. Le geste de désarmer — au sens technique de retirer les armatures, et au sens politique de défaire l’hégémonie d’une filière — est le moment où la main qui pense revient sur le chantier.

L’opposition à tenir, pour la dissertation comme pour le projet, est celle entre broyer et désassembler. Broyer : le foudroyage, le concassage, le bordereau d’évacuation. La matière n’est plus regardée, elle est convertie en masse. Désassembler : la déconstruction sélective, le passeport matériaux, le tri qualitatif, la cartographie des éléments remployables. La matière est lue, négociée, redéposée. C’est la différence exacte entre la « main abstraite » du démolisseur industriel et la main dēmiourgique du démonteur soigneux, entre Pruitt-Igoe filmé en effondrement (Charles Jencks, l’iconographie postmoderne) et le chantier-école de Bellastock à L’Île-Saint-Denis. Antoine Feyer documente, à Saint-Étienne, le passage du foudroyage au démontage manuel comme événement professionnel et politique. Keller Easterling (Subtraction, 2014, traduit par xénotopies pour Plan Libre) en tire une grammaire : la soustraction est une opération architecturale à part entière, dotée de sa propre intelligence spatiale. Voir le dossier Plan Libre.

Citations clés : « The practitioner does not impose form on matter, but joins forces with materials » (Ingold, Making) ; « civilisation de gravats » (Hobson, p. 12) ; « adapt rather than dominate, embrace maintenance over destruction » (Kate Wagner, The Nation, juin 2025, sur HouseEurope!) ; « Le schéma hylémorphique est un schéma de chef d’atelier qui ne voit pas l’opération » (Simondon, L’individuation).

Axe B — Le décideur comme producteur de main abstraite

Cet axe propose le déplacement décisif : la « main abstraite » de Baudrillard, en 2026, n’est plus principalement celle du designer industriel des années 1960. Elle est celle du décideur. L’expert, l’élu, le promoteur, le bureau d’études ANRU, le directeur financier qui signe sur Excel : ces figures produisent une main abstraite à l’échelle du territoire et à l’échelle de l’État. Quand un bâtiment bascule dans la catégorie « ruine » par expertise immobilière, il devient un déchet dont la valeur tombe au prix du foncier moins le coût présumé de démolition. Le geste qui s’ensuit — démolir — n’a plus rien d’un contact avec la matière : c’est l’aboutissement administratif d’une chaîne de signes (DPE, m², coût au m³ d’évacuation, calendrier ZAC). Voir HouseEurope! : Olaf Grawert le formule frontalement, « the moment the system considers a building a ruin… it’s considered trash. The building loses all its value ».

C’est précisément l’extension à l’urbain du diagnostic baudrillardien. La « matrice technocratique » fonctionne comme la « fonctionnalité » du Système des objets : elle ne décrit plus un corps réel, elle déploie un schéma de corps — ici, un schéma de bâtiment, un schéma de quartier, un schéma de citoyen-cible. Heidegger ajoute une couche : c’est de l’arraisonnement (Gestell). Le bâti, la rente, le carbone, l’habitant lui-même sont sommés de se livrer comme « fonds disponible » (Bestand), traduisibles en indicateurs et soustractibles à toute négociation matérielle. Arendt complète : à force de remplacer l’œuvre (qui « installe un monde ») par le cycle production-consommation-déchet, on produit un animal laborans à toutes les échelles, y compris celle de l’État, qui ne sait plus durer.

Hobson nomme cette configuration : « patriarcat bétonné », alliance d’une virilité gestionnaire, d’un masculinisme de l’ingénierie et d’une esthétique de la dureté. Le « désarmement » qu’elle appelle n’est pas seulement matériel ; il est politique au sens fort : désarmer l’industrie cimentière, désarmer les normes (DTU, Eurocodes, marchés publics qui prescrivent le neuf et excluent le réemploi), désarmer l’imaginaire qui rend la table rase évidente. C’est le retour d’une main qui pense politiquement. C’est exactement ce que HouseEurope! traduit en revendication législative : taxation différentielle, évaluation par les potentiels et non par les risques, comptabilisation du carbone incorporé. La revendication est épistémique avant d’être fiscale : qui sait reconnaître la valeur d’un bâtiment ? L’expert qui coche des cases, ou l’architecte-démonteur qui caresse les matériaux ?

L’analogie tient pour le design public. Quand une CAF ferme ses guichets et bascule au tout-numérique, c’est la même main abstraite qui opère : un calcul, une décision désincarnée, un geste déclencheur sans contact avec ses destinataires. Le « non-recours » aux droits sociaux est l’équivalent administratif des nouvelles ruines : un effet massif, invisibilisé par la norme, dont la matière (les vies des ayants droit non recourants) ne se laisse pas réduire au signe administratif. Voir l’écosystème français du design public sur le programme labAcces et la doctrine du « droit au non-numérique ».

Citations clés : « Il n’est plus fait qu’allusion à l’homme » (Baudrillard) ; « the moment the system considers a building a ruin… it’s considered trash » (Grawert, HouseEurope!) ; « le béton, c’est le ciment de l’État français » (Hobson, ch. 2) ; « notre monde a perdu sa capacité de durer » (Arendt, Condition de l’homme moderne) ; « la nature et l’homme sont sommés de se livrer comme fonds disponible » (Heidegger, La question de la technique).

Axe C — Le designer-médiateur comme dēmiourgós contemporain

Lecoq insiste : dēmos + ergon. Le dēmiourgós homérique n’est pas un artisan solitaire à son établi, c’est un opérateur public, dont le travail s’inscrit dans la cité. Le bouclier d’Achille est l’emblème : un objet sur lequel se lit le monde commun, fabriqué par une main qui sait, mais aussi destiné à une communauté qui le reconnaît. Cette dimension publique est ce qui distingue radicalement le dēmiourgós de l’artisan nostalgique. Et c’est elle qui fournit la grille pour penser la pratique contemporaine du design public et des architectes du commun.

Vraiment Vraiment, La 27e Région, l’AAA, Patrick Bouchain, Yes We Camp, Encore Heureux, Bellastock : ces opérateurs partagent une posture qui rejoue, à l’échelle institutionnelle, la définition lecoquienne. Le designer public n’a pas de signature lisible (rares sont les agents qui sauraient nommer le designer derrière la transformation de leur accueil) ; il est précisément, comme l’aède de Lecoq, un opérateur du commun dont le geste s’efface dans le résultat. Sa compétence centrale est la médiation. Bruno Latour donne le vocabulaire : médier, c’est traduire, c’est faire tenir ensemble des actants — humains et non-humains — qui n’avaient pas le même langage. Le designer public est l’opérateur de cette traduction entre l’agent d’accueil, l’usager-cible, le formulaire, l’algorithme, l’élu, le DPO. La maîtrise d’usage qu’il défend reconnaît l’usager comme co-designer ; elle redistribue l’autorité du faire et inscrit le projet dans l’« œuvre du peuple » au sens étymologique.

Le triptyque français de la maîtrise d’ouvrage / maîtrise d’œuvre / maîtrise d’usage est le cadre juridico-pratique de cette dēmiourgia contemporaine. Patrick Bouchain l’élargit avec sa « haute qualité d’usage » et sa permanence architecturale (chantier ouvert, vie sur place, fête du faire). L’AAA de Doina Petrescu et Constantin Petcou la radicalise : R-Urban à Colombes puis Bagneux fabrique du commun urbain (Agrocité, Recyclab, Ecohab) en propriété coopérative, et thématise frontalement la différence entre participation (encadrée par la maîtrise d’ouvrage) et autogestion (production d’un commun par ses usagers). Encore Heureux, à Mayotte après Chido, articule design public et terrain de démolition non choisie : la catastrophe oblige à inventer un design de la reconstruction qui passe par la médiation patrimoniale, la mémoire et la formation.

Mais ce dēmiourgós contemporain n’est pas un acquis. Il est une exigence pratique mesurable. L’instrument critique le plus mobilisable est l’échelle de Sherry Arnstein (« A Ladder of Citizen Participation », JAIP, 1969) : huit barreaux qui distinguent la non-participation (manipulation, thérapie), le tokenism (information, consultation, conciliation) et le pouvoir citoyen (partenariat, délégation, contrôle). La majorité des dispositifs « participatifs » publics restent au barreau 4. Le designer-médiateur lucide en a fait sa boussole : à quel barreau opère le dispositif ? Trois critères opérationnels permettent de discriminer un dispositif qui assume la dēmiourgia d’un dispositif qui se contente de l’imiter : la réversibilité de la décision (le commanditaire est-il prêt à ne pas faire ce qu’il avait prévu ?), l’inscription dans le temps long (la maîtrise d’usage est-elle reconnue jusqu’en gestion ?), le partage du capital cognitif (le dispositif outille-t-il les participants, ou capitalise-t-il sur leur seul savoir d’usage sans contrepartie ?). Voir la théorie de la co-conception pour le détail.

À ces conditions, le design public n’est pas une métaphore dēmiourgique : il est, sur le matériau de la relation administrative et de l’espace partagé, ce que le bouclier d’Achille était sur le bronze — une inscription du monde commun dans une œuvre qui l’engage.

Citations clés : « dēmos + ergon » (Lecoq, Le bouclier d’Achille) ; « Faire du design avec les agents, pas pour eux » (Stéphane Vincent, La 27e Région) ; « Citizen participation is citizen power » (Arnstein, 1969) ; « Today, more than ever, design must be considered an activity that everybody is involved in » (Manzini, Design, When Everybody Designs, 2015) ; « The critic is not the one who debunks, but the one who assembles » (Latour, 2004).

Axe D — La participation habitante comme rappel du sujet du faire

Cet axe pousse l’argument plus loin et le complique. L’usager-co-concepteur est, dans la généalogie du Participatory Design scandinave (UTOPIA, Pelle Ehn, 1981-1986), le retour de la « main réelle » dans le design : non l’artisan en blouse de toile, mais le typographe qui sait ce qu’on perd en photocomposition, l’ouvrier qui connaît son procès de travail, l’habitant qui a éprouvé le défaut du logement, l’agent d’accueil qui sait où le formulaire bloque. Cette main réelle est porteuse d’un savoir incorporé que ni le concepteur ni le commanditaire ne possèdent. La reconnaître, c’est étendre le dēmiourgós lecoquien : non plus seulement le forgeron-aède-devin-héraut, mais aussi le mère de famille experte de la PMI, le retraité expert de la cantine de quartier, le SDF expert des angles morts d’un service d’accueil. Everybody designs, dit Manzini.

Cet élargissement est philosophiquement décisif. Il rejoint la thèse d’Arturo Escobar (Designs for the Pluriverse, 2018) : « we design our world, and our world designs us back ». La participation habitante n’est pas une concession démocratique, c’est une thèse ontologique sur le faire. Le bâti existant et le service public sont des artefacts qui nous fabriquent en retour ; les concevoir avec ceux qu’ils fabriquent est une exigence d’honnêteté épistémologique avant d’être une posture politique.

Mais l’axe doit tenir simultanément la critique. Loïc Blondiaux (Le nouvel esprit de la démocratie, 2008) montre que la participation peut produire l’inverse de ce qu’elle annonce : dépolitisation, cooptation, gouvernement par les experts sous habit citoyen. Markus Miessen (The Nightmare of Participation, 2010) avertit que la participation, quand elle devient impératif moral, dépolitise le conflit qu’elle prétend résoudre. Jeremy Till (Architecture Depends, 2009) dénonce l’« architecte-thérapeute » qui filme l’atelier au lieu de transformer la décision. La sur-romantisation est réelle. Les asymétries de capital culturel, de genre, de classe d’âge se reproduisent dans les arènes participatives, comme l’ont montré Sandrine Rui et Marion Carrel. Le « co-washing » est devenu le mode dominant de neutralisation des dispositifs.

Hobson rejoint cette critique sur le terrain de la démolition : la concertation ANRU est trop souvent un rituel d’acceptation d’une décision déjà prise. James Holston (Insurgent Citizenship, 2008) distingue la citoyenneté insurgée (revendication politique des habitants depuis le bas) de la participation institutionnelle (cadrée par l’État) : la seconde désamorce souvent la première. Ananya Roy (Poverty Capital, 2010) ajoute la lecture marxiste : participer à co-gérer son bidonville, c’est aussi prendre en charge un service que l’État n’assume plus — subjectivation néolibérale.

La tension à tenir est donc la suivante : la co-conception réinvente-t-elle le dēmiourgós, ou le sature-t-elle de gestion ? La réponse est pragmatique. Elle se mesure aux mêmes trois critères que l’axe C (réversibilité, temps long, partage du capital cognitif), auxquels il faut en ajouter un quatrième : le dispositif fait-il œuvre durable, ou ne produit-il qu’une performance dispositive ? Le bouclier d’Achille tient debout : il sert, il dure, il s’inscrit. Une participation qui ne produit pas d’objet, de service ou d’institution durable est une thérapie collective, pas une dēmiourgia. C’est à cette condition seule que la « main réelle » de l’habitant peut compter contre la « main abstraite » du décideur. C’est aussi à cette condition que Margaux peut défendre son angle sans tomber dans l’apologie du participatif.

Citations clés : « we design our world, and our world designs us back » (Escobar, Designs for the Pluriverse) ; « Design is concerned with how things ought to be, not just how they are. To design is to take a stance » (Pelle Ehn, Work-Oriented Design of Computer Artifacts, 1988) ; « La participation peut être à la fois la maladie et le remède de la démocratie représentative » (Blondiaux) ; « Pour ou contre l’architecture de la participation, c’est en fait un faux problème : la véritable question est de savoir avec qui les architectes travailleront » (Giancarlo De Carlo, 1969) ; « ré-habiter la terre, prendre soin de ce qui est déjà là » (Hobson).

3. Cinq scénarios d’hypothèses de projet prêts à l’emploi

Cinq scénarios calibrés pour absorber un large éventail d’incitations B. Chaque scénario indique son pitch, ses parties prenantes, ses livrables, son articulation explicite à A, et la liste des B (numérotés selon les huit scénarios d’incitation B) auxquels il s’adapte. Aucun n’est une recette : chacun est un socle à inflechir en loge.

Scénario 1 — Plateforme territoriale du défaire

Pitch. Un dispositif métropolitain qui cartographie les chantiers de démolition à venir sur le territoire, constitue une banque publique de matériaux déposés, et adosse une école itinérante de la dépose. Le designer y opère comme architecte de l’information, scénographe de la collecte, médiateur entre maîtres d’ouvrage publics, artisans, habitants, écoles. L’objectif n’est pas un objet mais une infrastructure cognitive et logistique du réemploi.

Parties prenantes. Métropole, bailleurs sociaux, agence ANRU locale, ENSA, CFA du bâtiment, Bellastock ou Rotor en assistance, collectif d’artisans, conseils citoyens des quartiers concernés.

Livrables. Cartographie ouverte (open data) des bâtiments en fin de vie, plateforme de mise en relation des matières et des chantiers, kit pédagogique de la dépose, formation certifiante de démolisseur soigneux, signalétique de chantier qui rend visible la soustraction comme opération.

Articulation à A. Réinscrit le défaire dans le champ visible de la pratique architecturale (Landauer). Substitue la main dēmiourgique du diagnostiqueur à la main abstraite du décideur ANRU. Met en œuvre la grammaire de la subtraction (Easterling) à l’échelle d’un territoire. Rejoue le bouclier d’Achille comme objet collectif inscrivant la cité dans sa propre matière.

Adaptable à B. B7 (foule, assemblée, chantier collectif) directement. B6 (formule sur réparer, cultiver, faire avec) sans inflexion. B1 (atelier en péril) en transposant l’école de la dépose vers la transmission. B3 (commande publique) en mode plateforme. B5 (image d’usage numérique) si l’on charge la cartographie d’une dimension critique sur le travail invisible du démontage.

Scénario 2 — Lab citoyen de la démolition

Pitch. Une instance hybride habitants-experts-élus, dotée d’un budget propre et d’un droit de veto suspensif, qui délibère sur le sort des bâtiments en risque de démolition (foudroyage, réhabilitation, transformation, conservation). Le designer conçoit le dispositif d’élaboration commune : protocoles, supports, scénographie des ateliers, restitution graphique des choix, archivage. Inspiration croisée HouseEurope! / forums hybrides (Callon, Lascoumes, Barthe).

Parties prenantes. Collectivité (commanditaire), conseil citoyen ou jury tiré au sort, architectes de la transformation, ingénieurs structure, juristes du droit à l’expérimentation, sociologue du logement, habitants directement concernés.

Livrables. Charte de la délibération, suite d’ateliers de qualification du bâti par les potentiels (et non plus par les risques), maquette publique du processus, recommandation argumentée transmise à la maîtrise d’ouvrage, dispositif de suivi à 5 ans.

Articulation à A. Le décideur cesse d’être seul producteur de main abstraite ; la décision démolitionnaire est rouverte à un dēmos outillé. L’évaluation par les potentiels matérialise la critique baudrillardienne du « signe abstrait ». Le lab fonctionne comme bouclier d’Achille décisionnel : un objet qui inscrit un monde commun dans le geste qui le transforme. Articule directement Lecoq (catégorie large des « hommes de l’art ») et Arnstein (atteinte effective des barreaux 6-8).

Adaptable à B. B3 (commande publique, type ANRU concertation), B7 (assemblée collective), B5 (politisation du travail, en intégrant les ouvriers du démontage à la délibération), B8 (citation théorique tierce de type Latour, Graeber, Haraway sur les forums hybrides ou les communs).

Scénario 3 — Atelier de désarmement comme service public

Pitch. Une école-chantier publique itinérante, financée par un service public de la transition matérielle, qui forme des opérateurs au démontage soigneux, valorise les gestes et constitue un répertoire ouvert de techniques de dépose. Le designer y conçoit la pédagogie, l’outillage, la signalétique, la captation et l’éditorialisation des savoirs. Hommage explicite au « désarmer » de Hobson : technique, institutionnel, mental.

Parties prenantes. Région ou État (Pôle emploi/France Travail, AFPA, Compagnons du Devoir), CFA du bâtiment, ENSA, Bellastock, Rotor, syndicats du BTP, écoles de la deuxième chance.

Livrables. Programme de formation certifiante, kit d’outils mobiles, vidéos de gestes, manuel illustré du démontage, exposition itinérante des matières remployées, charte qualité, plaidoyer pour une reconnaissance professionnelle (titre RNCP).

Articulation à A. La transmission technique restaure la main qui pense (Sennett, Ce que sait la main, 2008) contre la main qui appuie sur le bouton du foudroyage. Réinscrit l’« homme de l’art » lecoquien dans une institution publique : le démolisseur soigneux est une figure professionnelle, pas une nostalgie. Réhabilite la technè aristotélicienne comme intelligence du contingent, à l’égal de la phronesis.

Adaptable à B. B1 (atelier en péril, type série « Derniers compagnons ») au plus juste. B2 (geste augmenté) si l’on intègre l’outil numérique comme prolongement de la main démontante. B6 (réparer, cultiver, faire avec) en élargissant à l’entretien. B5 (image de précarité) en l’inversant : le désarmement comme statut professionnel digne. B4 (objet contemporain de design) en faisant de la matière déposée le matériau d’une édition.

Scénario 4 — Médiation patrimoniale d’un quartier en mutation

Pitch. Un dispositif de médiation, embarqué pendant trois à cinq ans dans un quartier en transformation lourde (ANRU, plan local d’urbanisme, ZAC), qui prend en charge la mémoire matérielle et habitante des bâtiments transformés ou démolis. Le designer y opère comme aède contemporain : il documente, met en récit, expose, négocie la transformation avec les habitants. Inspiration Suzie Poughon (LRA Toulouse, albums de famille comme ressource architecturale) ; Bernadetta Budzik et Rachel Rouzaud (Varsovie en démolition) ; Camille Juza (iconographie médiatique des dynamitages).

Parties prenantes. Collectivité, bailleur, archives municipales, école d’art ou de design, associations d’habitants, photographes, écrivain en résidence, ethnographe, architecte de la transformation.

Livrables. Archives sensibles (albums, témoignages oraux, films), expositions itinérantes, signalétique mémorielle in situ, livre, dispositif de restitution officielle au moment des décisions de démolition, fragments réemployés intégrés dans le bâti suivant.

Articulation à A. Démolir, c’est aussi décider du sort d’une mémoire. La médiation patrimoniale empêche la démolition d’être un pur acte d’effacement (main abstraite). Elle inscrit le geste dans une polyphonie de récits qui constitue son dēmos. Articule Lecoq (l’aède comme « homme de l’art » qui dit le commun), Arendt (l’œuvre qui « installe un monde »), Heidegger (la main qui « offre, reçoit, montre »). Refuse à la fois la table rase et la muséification : assume la transformation comme négociation.

Adaptable à B. B1 (atelier en péril : transposable au quartier en péril). B3 (commande publique). B7 (assemblée, foule, chantier collectif). B6 (réparer, cultiver, prendre soin). B4 (pièce contemporaine) si l’on transforme la mémoire en édition limitée d’objets-témoins.

Scénario 5 — Institut du commun bâti

Pitch. Une structure hybride, à l’échelle européenne, dans la lignée directe d’HouseEurope!, qui articule enseignement (formation continue de fonctionnaires, élus, architectes), recherche (sur la fiscalité du réemploi, l’évaluation par les potentiels, le carbone gris), plaidoyer (initiatives citoyennes européennes, lobbying législatif) et médiation publique (expositions, films, documentation). Le designer en conçoit l’identité, la pédagogie, les supports de plaidoyer, la scénographie des moments publics.

Parties prenantes. Brandlhuber et Grawert (b+, ETH Zurich), AAA, Bouchain, Lacaton & Vassal, OMA via Reinier de Graaf, IABR Rotterdam, plateformes nationales (France : MA Occitanie-Pyrénées et Plan Libre, Cité de l’architecture, Pavillon de l’Arsenal), Commission européenne, parlementaires européens.

Livrables. Programme d’enseignement transnational, rapports de recherche, pétitions ICE, expositions à Venise, à Rotterdam, à Berlin, films type To Build Law (b+, 2024), plaidoyer législatif, base de données ouverte des bâtiments transformés en Europe.

Articulation à A. L’institut n’est pas un objet, c’est l’infrastructure d’une dēmiourgia continentale. Il rejoue à grande échelle le bouclier d’Achille : un objet collectif sur lequel se lit le monde commun européen — son bâti, son carbone, sa fiscalité, ses asymétries. Le « droit au réemploi » est l’équivalent contemporain du dēmos + ergon : œuvre du peuple (par signatures), inscrite dans le peuple (par législation européenne directement opposable). C’est l’antidote législatif au « patriarcat bétonné » de Hobson, et la sortie politique de l’arraisonnement heideggerien à l’échelle continentale.

Adaptable à B. B3 (commande publique), B6 (réparer, faire avec), B7 (collectif), B8 (citation théorique tierce, particulièrement Huyghe sur le projet ou Latour sur les forums hybrides), B2 (le numérique comme outil de la plateforme). C’est le scénario le plus large, à activer si B élargit l’enjeu à une échelle systémique.

4. Répertoire de citations de combat

Vingt citations courtes, classées par axe, à pouvoir mobiliser de mémoire à l’oral comme à l’écrit. Toutes vérifiées dans les fiches de référence ou signalées comme paraphrases attestées.

Axe A — Le bâti comme matière qui pense

  1. « The practitioner does not impose form on matter, but joins forces with materials. » (Tim Ingold, Making, 2013, p. 21)
  2. « Le schéma hylémorphique est un schéma de chef d’atelier qui ne voit pas l’opération. » (Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Millon, 2005)
  3. « civilisation de gravats » (Léa Hobson, Désarmer le béton, ré-habiter la terre, La Découverte, 2025, p. 12)
  4. « Le savoir-faire est une intelligence pratique. » (Richard Sennett, Ce que sait la main, 2010, paraphrase fidèle)
  5. « C’est parce que l’homme est le plus intelligent qu’il a des mains. » (Aristote, Les parties des animaux, IV, 10, 687a, contre Anaxagore)

Axe B — Le décideur comme producteur de main abstraite

  1. « Ce n’est plus du tout l’organe de préhension où aboutit l’effort, ce n’est plus que le signe abstrait de la maniabilité. (…) Il n’est plus fait qu’allusion à l’homme. » (Jean Baudrillard, Le système des objets, Gallimard, 1968)
  2. « The moment the system considers a building a ruin… it’s considered trash. The building loses all its value. » (Olaf Grawert, cité par Kate Wagner, The Nation, juin 2025, à propos de HouseEurope!)
  3. « Le béton, c’est le ciment de l’État français. » (Léa Hobson, Désarmer le béton, ch. 2)
  4. « La nature et l’homme sont sommés de se livrer comme fonds disponible. » (Martin Heidegger, La question de la technique, 1953, paraphrase de l’argument de l’arraisonnement)
  5. « Notre monde a perdu sa capacité de durer. » (Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, 1958)
  6. « Adapt rather than dominate, embrace maintenance over destruction, solve problems instead of wishing them away. » (Kate Wagner, The Nation, juin 2025)

Axe C — Le designer-médiateur comme dēmiourgós

  1. « Le dēmiourgós est cet homme de l’art dont le titre couvre indistinctement forgerons, charpentiers, tisserands, potiers, mais aussi guérisseurs, devins, aèdes, hérauts. » (Anne-Marie Lecoq, Le bouclier d’Achille, Gallimard, 2010)
  2. « Citizen participation is citizen power. » (Sherry Arnstein, « A Ladder of Citizen Participation », JAIP, 1969)
  3. « Faire du design avec les agents, pas pour eux. » (Stéphane Vincent, Design des politiques publiques, La Documentation française, 2010)
  4. « Today, more than ever, design must be considered an activity that everybody is involved in. » (Ezio Manzini, Design, When Everybody Designs, MIT Press, 2015)
  5. « The critic is not the one who debunks, but the one who assembles. » (Bruno Latour, « Why has critique run out of steam? », 2004)
  6. « Construire, c’est d’abord une affaire de fête, de chantier, de gens. » (Patrick Bouchain, Construire ensemble le grand ensemble, Actes Sud, 2010)

Axe D — La participation comme rappel du sujet du faire

  1. « Design is concerned with how things ought to be, not just how they are. To design is to take a stance. » (Pelle Ehn, Work-Oriented Design of Computer Artifacts, 1988)
  2. « We design our world, and our world designs us back. » (Arturo Escobar, Designs for the Pluriverse, 2018, citant Anne-Marie Willis)
  3. « Pour ou contre l’architecture de la participation, c’est en fait un faux problème : la véritable question est de savoir avec qui les architectes travailleront. » (Giancarlo De Carlo, « L’architecture de la participation », Pratt Journal, 1969)
  4. « La participation peut être à la fois la maladie et le remède de la démocratie représentative. » (Loïc Blondiaux, Le nouvel esprit de la démocratie, Seuil, 2008)
  5. « Ré-habiter la terre, prendre soin de ce qui est déjà là. » (Léa Hobson, Désarmer le béton, formule conclusive)

5. Plan de bataille pour la phase B

En loge, après avoir lu B, Margaux a 30 minutes pour décider de la trajectoire. Voici le protocole.

Étape 1 — Lire B trois fois. Une fois pour la surface (qu’est-ce que c’est : image, citation, situation, objet ?). Une fois pour le déplacement opéré (qu’est-ce que B fait à A ? cf. les quatre régimes identifiés dans les scénarios d’incitation B : patrimonial-temporel, critique-politique, écologique-matériel, numérique-continuum). Une fois pour ce qui résiste (qu’est-ce qui, dans B, ne se laisse pas absorber facilement par mes terrains ?).

Étape 2 — Évaluer le degré d’activation possible de l’angle de prédilection. Trois cas.

  • Activation directe. B convoque explicitement le bâti, l’urbain, la décision publique, le collectif, le réparer, le faire avec. C’est le scénario le plus favorable. Activer un des cinq scénarios, l’inflechir à la marge, citer Landauer + Hobson + un théoricien (Ingold ou Latour) + un acteur du design public (Bouchain, AAA, Vraiment Vraiment).
  • Activation indirecte par inflexion. B convoque un autre champ (numérique, soin, métiers d’art, vivant) mais autorise une articulation au commun, au public, à la matière déjà-là. Il faut alors faire le pont explicitement dans la note : montrer que la question posée par B trouve dans le terrain du bâti ou du public son cas d’épreuve le plus aigu. Risque : le pont doit être argumenté, pas plaqué. Solution : utiliser un scénario qui tolère l’inflexion (notamment 3 — atelier de désarmement, ou 4 — médiation patrimoniale, qui se laissent transposer à des objets non bâtis).
  • Inactivation. B ferme explicitement les terrains de Margaux (par exemple un objet de design pur, un atelier de luthier, une citation très technologique sans dimension publique). Il faut renoncer à l’angle de prédilection, et activer un autre champ (cf. les six champs). Ne pas s’obstiner.

Étape 3 — Choisir un scénario et l’inflechir. Voir le tableau de correspondance dans la section 3. Préférer toujours un scénario que l’on connaît à un scénario que l’on improvise. L’inflexion porte sur les parties prenantes, les livrables, l’échelle — pas sur la structure du raisonnement.

Étape 4 — Vérifier la triple cohérence. Avant de rédiger : la note articule-t-elle explicitement A, B et le projet ? Le projet répond-il à une question, pas à un thème ? Le projet est-il réversible (peut-on dire ce qu’il refuse autant que ce qu’il propose) ?

Écueils à éviter en loge

  • Plaquer le terrain. Si B parle d’un atelier de couture, ne pas forcer la démolition par déformation. Le jury repère immédiatement le hors-sujet maquillé.
  • Idéaliser le dēmiourgós. Lecoq insiste sur la dimension publique. Un dēmiourgós artisanal solitaire à blouse de toile ne tient pas. Toujours nommer le dēmos.
  • Diaboliser Baudrillard. Le faire en procureur referme la note. La « main abstraite » est un diagnostic, pas une déploration ; elle peut être instructive y compris pour le numérique.
  • Sur-romantiser la participation. Tenir la critique (Blondiaux, Miessen, Till, Holston, Arnstein). Citer un critique du participatif protège la note d’une lecture naïve.
  • Confondre projet et thème. Un projet répond à une question opérationnelle, mobilise des parties prenantes nommées, livre des objets identifiables. Pas un manifeste.
  • Saturer les références. Cinq à sept auteurs maximum dans la note de synthèse. La biblio dense impressionne moins qu’une articulation rigoureuse de trois citations.
  • Oublier les métiers d’art. Le concours est de design et métiers d’art. Toujours ancrer dans une pratique matérielle (artisans du démontage, restaurateurs, ferronniers du réemploi, scénographes de chantier).
  • Conclure trop fort. L’ouverture pose une question. Elle ne tranche pas. Le jury valorise la lucidité, pas l’ardeur.

Checklist opérationnelle (10 points)

  1. J’ai lu B trois fois et identifié son régime de déplacement.
  2. J’ai évalué le degré d’activation de mon angle de prédilection (directe / inflexion / inactivation).
  3. J’ai choisi un scénario parmi les cinq, et noté les inflexions à apporter.
  4. J’ai nommé explicitement le dēmos du projet (qui sont les bénéficiaires-co-concepteurs ?).
  5. J’ai placé le projet à un barreau identifiable de l’échelle d’Arnstein, et je peux le justifier.
  6. J’ai prévu une critique interne du projet (qui est exclu ? quel risque de co-washing ? quelle réversibilité ?).
  7. J’ai trois citations clés en tête, une par axe (A : Ingold ou Hobson ; B : Baudrillard ou Grawert ; C : Lecoq ou Arnstein).
  8. J’ai vérifié l’ancrage matériel : matière, geste, métier d’art identifiable.
  9. J’ai rédigé une ouverture qui pose une question, pas une thèse.
  10. J’ai relu la note pour traquer le plaquage, la déploration, l’idéalisation, la sur-charge bibliographique.

Si les 10 points sont validés, la note tient. Si l’un manque, le réparer avant de rendre.

Trous d’argumentation à signaler

Quatre points faibles que ce document n’a pas pu combler complètement et qui demandent vigilance en loge.

1. La transition entre échelles. L’argument selon lequel la « main abstraite » baudrillardienne se transpose à l’échelle territoriale (axe B) reste, sur le plan strictement philosophique, une analogie. Baudrillard parle d’objets de consommation domestique. L’extension à l’urbanisme et à l’État technocratique est plausible et féconde, mais Margaux doit savoir l’argumenter explicitement (et non la présupposer). Référence-pivot pour cette extension : Heidegger (La question de la technique) sur l’arraisonnement, qui fait le pont entre l’objet et le système.

2. La compatibilité entre HouseEurope! et Hobson. Brandlhuber et Grawert défendent une réforme fiscale et juridique de l’évaluation immobilière ; Hobson appelle à un désarmement plus radical, écologico-politique, qui inclut la critique du capitalisme industriel. Les deux positions ne sont pas en contradiction frontale mais elles ne sont pas équivalentes. Si B convoque la dimension critique radicale, il faut savoir nuancer la mobilisation de HouseEurope! (réformiste) par rapport à Hobson (transformatrice). Inversement, si B est plus institutionnel, ne pas surcharger avec la dimension militante.

3. La place exacte du soin dans le dēmiourgós. Lecoq inclut explicitement les guérisseurs dans la catégorie. Ce document mobilise cette dimension via le design public hospitalier (Marie Coirié, lab-ah) et via Hobson (« prendre soin de ce qui est déjà là »). Mais l’articulation entre soin du bâti et soin du commun reste à approfondir si B convoque frontalement le care, le médical, le vivant (cf. scénario B6 : « réparer, cultiver, entretenir, faire avec »). Référence à mobiliser : Catherine et Raphaël Larrère, Du bon usage de la nature, 1997 ; Despret sur le soin.

4. Le rapport au métier d’art stricto sensu. Les axes A à D sont solides sur le bâti et sur l’État. Ils sont moins armés sur les métiers d’art au sens patrimonial (luthiers, doreurs, tailleurs de pierre, dentellières). Si B convoque ce champ directement (scénario B1 — atelier en péril), il faut basculer sur les six champs et notamment les métiers d’art textiles et les métiers du feu, plutôt que de s’obstiner sur le bâti. Le scénario 3 (atelier de désarmement) sert de pivot transposable, à condition de l’inflechir clairement.

Margaux en est avertie : l’angle de prédilection est puissant, mais il n’est pas omnivore. Sa force est d’avoir, sur ces deux terrains, une profondeur d’argumentation que peu de candidats auront. Sa faiblesse serait de la plaquer là où elle ne porte pas. Le plan de bataille de la section 5 est conçu pour que cette frontière soit lisible en loge.

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