Ce dossier prépare un terrain mobilisable en phase B (hypothèses de projet) à partir de l’expérience de Margaux chez Vraiment Vraiment. Il cartographie l’écosystème français du design public, ses méthodes, ses figures et ses tensions, puis l’articule explicitement à l’incitation A (« main abstraite » de Baudrillard contre dēmiourgós de Lecoq).

Avertissement de fiabilité : certaines informations (programme « Carayon », composition exacte des associés actuels de Vraiment Vraiment, attributions internes à Strate) sont partielles. Les zones grises sont signalées dans le texte ; sources principales : la27eregion.fr, vraimentvraiment.com, modernisation.gouv.fr, dicopart.fr, lagazettedescommunes.com.

Vue d’ensemble : genèse d’un champ

Le design public français se constitue comme champ identifiable à partir de 2008, dans un mouvement plus large d’importation des labs d’innovation publique. Trois références internationales structurent cet horizon.

  • MindLab (Danemark, 2002-2018), au croisement des ministères de l’Économie, de l’Emploi et de l’Éducation. Premier lab public à industrialiser les méthodes de design de service appliquées à la conception des politiques. Ferme en 2018, signe d’une institutionnalisation contestée.
  • Helsinki Design Lab (Sitra, 2008-2013), porté par Bryan Boyer et Marco Steinberg. Pose la notion de strategic design : le designer n’est plus un styliste de service, il est convoqué comme cadreur de problèmes systémiques (vieillissement, climat, éducation). Publication clé : In Studio: Recipes for Systemic Change (2013).
  • Policy Lab (Cabinet Office, Royaume-Uni, 2014). Modèle d’équipe interne à l’administration centrale qui acculture les agents au design ethnographique, au prototypage et à la futures literacy.

En France, la séquence inaugurale est celle de La 27e Région, association créée en 2008 à l’initiative de l’Association des Régions de France, sous l’impulsion d’Hugues de Varine et de Stéphane Vincent. L’idée fondatrice : importer les outils du design, de l’ethnographie et de l’innovation sociale dans les politiques territoriales, à rebours d’une administration qui pense ses publics par enquêtes statistiques et par règlements. La 27e Région — le nom évoque une région supplémentaire, déterritorialisée, qui agrégerait les expérimentations des autres — devient la pépinière conceptuelle d’un champ qui essaime ensuite vers le secteur privé associatif (Vraiment Vraiment, 2017), vers les labs d’État (SGMAP en 2012, devenu DITP en 2017) et vers les collectivités elles-mêmes (Ti Lab Bretagne, La Fabrique de Bordeaux Métropole, Le Lab des Pays de la Loire, etc.).

Le moment 2014 condense cette dynamique : ouverture de Superpublic à Paris (4 rue de la Vacquerie, 11e), premier lieu physique entièrement dédié à la transformation de l’action publique, hébergeant La 27e Région et plusieurs collectifs associés. C’est l’année où le design public devient visible comme écosystème, avec ses lieux, ses revues (Horizons publics à partir de 2017), ses formations (DSAA Lyon, Strate, ENSCI mention service design).

Acteurs clés français

La 27e Région

  • Fondation : 2008, association loi 1901, financement initial des Régions de France, soutien ultérieur de Bloomberg Philanthropies à partir de 2016 pour le programme La Transfo.
  • Figures : Stéphane Vincent (cofondateur, délégué général), Romain Thévenet (designer, longtemps en charge des Résidences), Nadège Guiraud, Sylvine Bois-Choussy.
  • Méthodologie revendiquée : recherche-action, immersions longues en collectivité, équipes pluridisciplinaires (designers, ethnologues, agents publics), prototypage rapide, restitution graphique. La 27e Région se présente comme un « laboratoire de transformation publique » qui produit autant des protocoles transférables que des objets-livrables.
  • Programmes emblématiques :
    • Territoires en Résidence (depuis 2009) : trois semaines d’immersion d’une équipe pluridisciplinaire dans une commune ou un quartier, restitution sous forme de scénarios prototypés. Plus d’une vingtaine de résidences entre 2009 et 2015 (Pays de Bray, Saint-Dizier, Brioude, etc.).
    • La Transfo (2016-2020, première édition) : aider sept collectivités (Mulhouse, Paris, Communauté urbaine de Dunkerque, Métropoles de Lille, Strasbourg, Metz, Région Occitanie) à se doter de leur propre lab interne. Soutien Bloomberg Philanthropies. Une seconde édition a été lancée pour embarquer 10 collectivités en 4 ans (35 jours sur place répartis sur 12-18 mois, équipe de 3 résidents, 20 agents ambassadeurs volontaires), dans le cadre du programme i-Teams.
    • Re-Acteur Public, Enacting the Commons, Les designs en commun : programmes plus récents qui interrogent le statut épistémique de la transformation publique, son rapport au commun et ses limites.
    • Note : le brief mentionne « Carayon » comme programme de la 27e Région ; la recherche n’a pas confirmé cette référence (Carayon est un fabricant tarnais de mobilier scolaire, sans lien évident avec la 27e Région). À vérifier auprès de Margaux ou directement sur la27eregion.fr.

Vraiment Vraiment

  • Fondation : 2017, par fusion de deux agences pionnières : Plausible Possible (cofondée par Grégoire Alix-Tabeling, designer formé à l’ENSAD et au RCA de Londres) et Talking Things.
  • Figures : Grégoire Alix-Tabeling, Romain Beaucher, Yoan Ollivier, Marine Albarède (associés cités publiquement) ; effectif d’une vingtaine de personnes ; les noms cités dans le brief (Charlotte Heurtier, Marie Coirié, Jules Lambert, Alice Crochard) ne se retrouvent pas tous comme associés actuels — Marie Coirié a notamment co-fondé le lab-ah du Groupe Hospitalier Paris Psychiatrie et Neurosciences et le studio Care&Co, avec un ancrage hospitalier distinct. À recouper avec l’expérience interne de Margaux.
  • Auto-définition : « agence de design d’intérêt général », travaillant principalement pour acteurs publics et para-publics. Distinction revendiquée avec la 27e Région : Vraiment Vraiment est une SAS, opère sur commande facturée, alors que la 27e Région est une association de R&D financée par des cotisations de collectivités.
  • Méthodologie : design des politiques publiques (« on ne fait pas que du design de service, on conçoit aussi le cadre dans lequel les services existent »), maîtrise d’usage, ateliers d’agents, prototypage rapide, livrables graphiques denses (cartes de parcours, posters de synthèse, kits méthodologiques).
  • Champs d’intervention documentés : transformation de l’accueil en mairie, prévention du non-recours aux droits sociaux, services aux personnes âgées, accompagnement managérial, métropoles, ARS, agences nationales (CNAF, Pôle emploi/France Travail). Les projets précis (IRTS, EHPAD, métropole de Lyon mentionnés par le brief) sont à valider sur la base interne de Margaux.

Superpublic

  • Inauguration : 12 novembre 2014 au 4 rue de la Vacquerie, Paris 11e (et non Stalingrad — il faut probablement penser à un autre tiers-lieu, peut-être Le Tank ou Liberté Living-Lab). Géré initialement par La 27e Région, fermé après 2020.
  • Format : tiers-lieu de 250 m² dédié à l’innovation publique, espace de coworking partagé avec une dizaine de structures résidentes (Bluenove, Démocratie Ouverte, Plausible Possible à ses débuts, Ouishare, etc.). 70 à 80 événements/an. Lieu de socialisation d’une communauté professionnelle.
  • Importance symbolique : matérialisation d’un milieu qui se rêvait sans lieu (le numérique, la transversalité). La fermeture de Superpublic après 2020 dit quelque chose des limites du modèle : l’institutionnalisation passe par les labs internes plutôt que par les tiers-lieux indépendants.

Strate Research / Strate École de Design

  • Strate Research : pôle recherche et études prospectives de Strate, école privée de design (Sèvres, Paris-Saclay, Lyon).
  • Volet design public : master « Design d’innovation sociale et publique » (intitulé variable selon les années), partenariats avec collectivités sur des projets territoriaux (mobilités, vieillissement, transition écologique). Strate forme une part significative des designers qui rejoignent ensuite La 27e Région ou Vraiment Vraiment.
  • Limite : Strate est une école de design industriel à l’origine ; sa montée en compétences sur le design public reste un volet parmi d’autres, pas une identité dominante.

Studios et collectifs adjacents

  • TNS Studio (à confirmer — pas de fiche stable trouvée ; possiblement à reformuler comme Tools for Citizens, Studio Tellem ou autre).
  • Bluenove (fondée 2008, Frédéric Bardeau et Martin Duval) : société de conseil en intelligence collective et démocratie participative numérique. Outils de consultation massive (Assembl), partenariats publics (États généraux, conventions citoyennes). Plus consultancy que design, mais croisement régulier avec l’écosystème.
  • Plausible Possible (2012-2017) : devenue Vraiment Vraiment par fusion. Première agence française à se définir comme « agence de design des politiques publiques ».
  • Yes We Camp (2013, Marseille puis Paris) : coopérative qui invente des lieux temporaires inventifs et solidaires (camping de Marseille capitale européenne 2013, Les Grands Voisins à Paris 14e, Coco Velten à Marseille, Hôtel Pasteur à Rennes). Frontière entre architecture éphémère, urbanisme transitoire et design d’expérience collective. Grand Prix de l’urbanisme 2022. Ancrage moins « politiques publiques », plus « commun habité », mais croisement permanent.
  • Lieu Commun : nom porté par plusieurs structures distinctes (centre d’art à Toulouse, association marseillaise, etc.). Ambiguïté à lever avec Margaux.
  • Bureau d’Études (Léonore Bonaccini et Xavier Fourt, fondé en 1998, basé en France et en Allemagne) : duo d’artistes qui produit des cartographies à grande échelle des structures invisibles du pouvoir économique, politique et industriel. Pas un acteur du design public au sens strict, mais référence majeure pour penser la cartographie comme outil de désabstraction de l’État. Mobilisable en phase B comme contre-modèle critique.

Acteurs institutionnels

  • DITP (Direction interministérielle de la transformation publique), créée en 2017 par fusion du SGMAP (Secrétariat général pour la modernisation de l’action publique, lui-même créé en 2012) et d’autres entités. Pilote le « Campus de la transformation publique » et anime un réseau d’environ 80 laboratoires d’innovation publique (LIP) dans les ministères et les collectivités. Méthodes affichées : design de service, sciences comportementales, facilitation, user research.
  • LabAccess (initiative SGMAP/DITP avec les DRJSCS, depuis 2016) : lab thématique sur le non-recours aux droits et le numérique, livrable phare Recettes publiques d’un accueil qui dépasse les bornes.
  • Lab d’innovation publique du Grand Annecy : exemple de lab territorial qui travaille la décarbonation par méthodologie design (immersion, idéation, prototypage).
  • Réseau territorial : Ti Lab (Région Bretagne, Préfecture, créé 2017), Lab Pays de la Loire, La Fabrique (Bordeaux Métropole), La Boussole (Loire-Atlantique), Lab Métropole de Nantes, Sup’mip Lab Toulouse, etc. Chaque lab a sa coloration (numérique, accueil, médiation) ; certains sont internalisés (équipe d’agents formés au design), d’autres sont en commande externe.

Concepts opératoires et méthodologies

Maîtrise d’usage

L’expression apparaît dans les années 1980-1990 dans le sillage de la politique de la ville et de la démarche participative en urbanisme, avant d’être théorisée en complément des couples maîtrise d’ouvrage / maîtrise d’œuvre hérités de la réforme de l’ingénierie publique des années 1970. Le Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation (Dicopart, entrée 2022) la définit comme l’expertise propre des usagers et habitants sur leur cadre de vie, expertise que les commanditaires (maîtrise d’ouvrage) et les concepteurs (maîtrise d’œuvre) doivent reconnaître comme légitime, au même titre que l’expertise technique.

La maîtrise d’usage est moins un outil qu’une posture politique : elle suppose que l’usager n’est pas seulement le destinataire d’un service, mais le porteur d’un savoir indispensable à la conception. Vraiment Vraiment et La 27e Région en ont fait le mot d’ordre central de leur intervention. Articulation possible avec Lecoq : le dēmiourgós homérique inclut le berger, le devin, l’aède — figures dont la compétence est celle de l’usage du commun, non du commandement.

Co-conception, co-design, design participatif

Généalogie en trois temps :

  1. Scandinavie, années 1970 : Participatory Design à l’initiative des syndicats norvégiens (projets Iron and Metal Workers, Utopia 1981-1985). Les ouvriers participent à la conception des outils informatiques qui vont reconfigurer leur métier. Théorisation par Pelle Ehn, Morten Kyng, Susanne Bødker.
  2. Anglo-saxons, années 1990-2000 : extension au design des produits et services. Liz Sanders et Pieter Jan Stappers (Convivial Toolbox, 2012) systématisent les outils.
  3. France, années 2000-2010 : appropriation par les milieux du design social et des politiques publiques. Ezio Manzini, dans Design, When Everybody Designs (2015), formalise la position du designer comme « expert facilitateur » au sein d’« expert communities ». Manzini est régulièrement invité par La 27e Région.

Distinctions opératoires : design participatif (intégration des usagers à toutes les phases, héritage scandinave), co-design (sessions ponctuelles d’idéation), co-création (terme galvaudé, souvent vidé de sa portée politique).

Médiation

La médiation, dans le design public, recouvre trois fonctions :

  • Animation : conduire des ateliers, faire parler, faire décider.
  • Traduction : passer du langage des usagers au langage administratif, et inversement.
  • Tiers : occuper la position d’un acteur qui n’a pas d’intérêt propre dans l’organisation pour libérer la parole et réorganiser les rôles.

Le designer public se distingue ici du consultant classique : il ne livre pas une recommandation finale, il construit un dispositif d’élaboration commune. Marie Coirié parle de « designer intégré » à propos de son rôle au lab-ah (Groupe Hospitalier Paris Psychiatrie). Articulation à Lecoq : le héraut grec, l’aède, le médiateur — toutes figures qui font circuler entre des mondes.

Recherche-action, prototypage, droit à l’expérimentation

  • Recherche-action : héritage de Kurt Lewin (années 1940) puis du collège invisible des innovations sociales (années 1970-80). La 27e Région revendique explicitement cette filiation : on cherche en transformant, et l’on transforme en cherchant.
  • Prototypage : maquettes, scénarios joués, role-playing d’agents, signalétiques temporaires, services pop-up. Le prototype est un argument matériel : il rend tangible une politique avant qu’elle n’existe.
  • Droit à l’expérimentation : cadre juridique français ouvert par la loi organique du 1er août 2003 (art. 72 al. 4 de la Constitution) et la loi du 19 avril 2021 relative à la différenciation territoriale. Permet aux collectivités de déroger temporairement au droit commun. Sous-utilisé, mais argument de plaidoyer central pour le design public.

Ethnographies rapides, immersions, outils de représentation

  • Immersions courtes (3 jours à 3 semaines) sur le terrain : observation participante, shadowing, entretiens semi-directifs. Refus du « benchmark » et de l’enquête statistique comme principal mode de connaissance.
  • Outils de représentation : cartes d’expérience (journey maps), personas, blueprints de service, posters synthétiques, tableaux d’acteurs. Vocabulaire venu du service design anglo-saxon, mais retravaillé par la tradition graphique française (illustration éditoriale, signalétique).

Articulation à l’incitation A

L’incitation A oppose la « main abstraite » de Baudrillard (la main devenue signe, allusion d’homme dans le design fonctionnel) et le dēmiourgós d’Anne-Marie Lecoq (figure homérique de l’« homme de l’art » qui couvre indistinctement forgeron, devin, aède, héraut). Le design public propose un point de croisement productif entre les deux pôles.

Le designer public comme dēmiourgós contemporain

L’étymologie dēmos + ergon — œuvre du peuple, œuvre dans le peuple — décrit assez précisément la posture revendiquée par La 27e Région et Vraiment Vraiment : ne pas concevoir pour, mais concevoir avec ; produire un commun qui n’est pas la somme des individus mais le tissu de leurs relations. Le designer public n’a pas de signature lisible (rares sont les agents qui sauraient nommer le designer derrière la transformation de leur accueil) ; il est précisément, comme l’aède de Lecoq, un opérateur du commun dont le geste s’efface dans le résultat.

La main abstraite de l’État technocratique contre la main qui écoute

La critique de Baudrillard, transposée au champ administratif, vise l’État qui ne traite plus de personnes mais de « publics-cibles », plus de cas mais de catégories statistiques, plus de relations mais de procédures dématérialisées. La fermeture des guichets, la généralisation du « tout-numérique », l’algorithmisation des aides sociales : autant de figures contemporaines de la main qui se retire. Le design public se présente comme un retour de la main : enquête, prototype, ajustement, co-écriture des formulaires, redessin des accueils. Une main qui n’est plus celle du fabricant solitaire, mais celle de l’enquêteur-formalisateur, de l’animateur-traducteur.

L’usager comme co-designer : déplacement de la figure du faire

La maîtrise d’usage redistribue l’autorité du faire : ce n’est plus seulement le designer qui dessine, c’est aussi l’usager-expert (la mère de famille qui connaît mieux que personne les angles morts de la PMI, l’agent d’accueil qui sait où le formulaire bloque). Le design public radicalise un déplacement déjà perceptible chez Manzini : everybody designs. Le dēmiourgós ne se confond plus avec le professionnel ; il est l’opérateur d’une scène où plusieurs mains travaillent.

Tensions et limites : la co-conception alibi

Une critique sérieuse doit être assumée : le design public peut produire les mêmes effets de « main abstraite » qu’il dénonce. Ateliers de co-conception qui se contentent de valider une décision déjà prise ; design thinking mobilisé comme couche de vernis participatif sur des coupes budgétaires ; user journey qui rend la dématérialisation acceptable plutôt qu’elle ne la conteste. Le risque est que le design public devienne lui-même une ergonomie de la dépossession — exactement ce que Baudrillard nomme l’« allusion à l’homme ». Vraiment Vraiment et La 27e Région connaissent cette limite et l’ont thématisée (cf. Stéphane Vincent sur les « designs en commun », opposés au design-services dépolitisé).

La médiation comme dēmiourgia

Conséquence : la dimension la plus défendable du design public n’est pas la production de livrables, c’est l’orchestration. Le designer public, aux conditions de sa lucidité politique, est moins un fabricant qu’un metteur-en-scène de la polyphonie démocratique. Ce qui rejoint, par un autre chemin, la définition lecoquienne du dēmiourgós comme figure dont l’œuvre est l’inscription d’un monde dans la cité — non l’objet seul, mais sa mise-en-public.

Projets emblématiques mobilisables en phase B

Privilégier les projets précis, datés, documentés. Six exemples, du plus connu au plus discret.

  1. La Transfo Mulhouse (2016-2020). Commanditaire : Ville de Mulhouse. Méthode : 35 jours d’immersion répartis sur 18 mois, équipe pluridisciplinaire (designer, sociologue, agents ambassadeurs). Livrable : création d’un lab interne, prototype de gouvernance participative à l’échelle d’une politique de quartier. Effets : pérennisation du lab, transformation de plusieurs procédures internes (RH, accueil). Mobilisable comme : exemple d’institutionnalisation soutenable du design public au sein d’une collectivité moyenne.
  2. labAcces — Recettes publiques d’un accueil qui dépasse les bornes (2016-2019). Commanditaire : DRJSCS Bretagne, SGMAP/DITP, dans le cadre du non-recours et de la dématérialisation. Méthode : enquête ethnographique dans des MSAP et CCAS, ateliers d’agents, prototypage de dispositifs d’accueil. Livrable : recueil méthodologique en ligne, outils transférables. Effets : modèle pour les politiques d’accueil multi-canal (numérique, présentiel, médiation). Mobilisable comme : illustration concrète du « droit au non-numérique » et de la médiation comme politique.
  3. Territoire en Résidence — Pays de Bray (2009, La 27e Région). Commanditaire : Région Haute-Normandie. Méthode : trois semaines d’immersion d’une équipe pluridisciplinaire dans une commune rurale isolée, vie chez l’habitant, prototypes joués. Livrable : scénarios de revitalisation des services publics, rapport graphique. Effets : modèle inaugural des Résidences, essaimage dans une vingtaine de territoires. Mobilisable comme : matrice méthodologique du design public français.
  4. Coco Velten (Marseille, 2019-2024, Yes We Camp + Plateau Urbain + Groupe SOS). Commanditaire : État (DRJSCS PACA), bail emphytéotique sur un ancien bâtiment administratif. Méthode : occupation transitoire, programmation co-construite (hébergement d’urgence, ateliers, restauration solidaire, espaces de travail). Livrable : un lieu de 4000 m² qui hybride mise à l’abri, économie sociale et culture. Effets : modèle de l’urbanisme transitoire à vocation sociale. Mobilisable comme : exemple de design public « par les lieux » qui dépasse la fabrique de service pour fabriquer du commun habité.
  5. Lab-ah — Hôpital Sainte-Anne (Groupe Hospitalier Paris Psychiatrie et Neurosciences, depuis 2014, Marie Coirié et al.). Commanditaire : direction hospitalière. Méthode : designer intégré à l’établissement, immersion dans les unités de soin, co-conception avec patients et soignants. Livrables multiples : refonte de la signalétique, repensée des espaces d’attente, dispositifs de médiation autour de la maladie mentale. Effets : reconnaissance institutionnelle du design en milieu hospitalier ; essaimage dans d’autres GHT. Mobilisable comme : design public au croisement du soin et de la médiation, dēmiourgós-guérisseur au sens de Lecoq.
  6. Carto Géopolitique du capitalisme — Bureau d’Études (depuis 1998, série évolutive). Commanditaire : aucun ; financement par bourses, expositions, micro-éditions. Méthode : enquête documentaire, agrégation de sources publiques, mise en visualisation à grande échelle. Livrables : cartes murales (souvent 2-3 m de large) qui dévoilent les structures de propriété et de pouvoir invisibles. Effets : arme critique pour militants, syndicats, journalistes. Mobilisable comme : contre-modèle radical, l’« autre dēmiourgós » qui ne sert pas l’État mais le rend lisible à ceux qu’il gouverne.
  7. La Fabrique de Bordeaux Métropole — Design des transitions (depuis 2018). Commanditaire : Bordeaux Métropole. Méthode : équipe interne pluridisciplinaire (designer, prospectiviste, agent), commandes ponctuelles à des designers externes. Livrables : refonte de l’accueil métropolitain, scénarios de transition écologique territoriaux. Mobilisable comme : modèle de lab internalisé, alternative à la sous-traitance.

Citations mobilisables

Sept à dix citations pour la phase B et la dissertation.

  1. Stéphane Vincent, entretien à Metis (mai 2017) : « Peu d’acteurs sont réellement disposés à financer ces formes de R&D démocratique et publique. » Lit la fragilité du modèle économique du design public, et donc sa dépendance à des philanthropies privées (Bloomberg) — point critique mobilisable.
  2. Stéphane Vincent, Design des politiques publiques (La Documentation française, 2010, ouvrage co-piloté avec La 27e Région) : « Faire du design avec les agents, pas pour eux. » Formule axiale du déplacement de la figure du designer.
  3. Ezio Manzini, Design, When Everybody Designs (MIT Press, 2015) : « Expert designers must learn to operate as part of larger, more diverse design networks, where they can contribute their skills as facilitators and triggers of design processes. » Théorise la posture du designer-facilitateur.
  4. Donald Schön, The Reflective Practitioner (1983) : « The practitioner allows himself to experience surprise, puzzlement, or confusion in a situation which he finds uncertain or unique. He reflects on the phenomenon before him, and on the prior understandings which have been implicit in his behaviour. » Référence canonique du praticien réflexif, fondement épistémologique du design public.
  5. Marie Coirié, présentation DSAA Lyon : se définit comme « designer intégré », inscrite dans la durée d’une institution de soin plutôt que dans la commande ponctuelle. Reconfigure la temporalité du design.
  6. Anne-Marie Lecoq, Le bouclier d’Achille (2010) : « Le dēmiourgós est cet homme de l’art dont le titre couvre indistinctement forgerons, charpentiers, tisserands, potiers, mais aussi guérisseurs, devins, aèdes, hérauts. » Le pluriel ouvre le design public à une généalogie qui le sort de l’industriel.
  7. Jean Baudrillard, Le système des objets (1968) : « Il n’est plus fait qu’allusion à l’homme. » À retourner contre certaines pratiques de design public dématérialisé.
  8. Pierre-Damien Huyghe, Modernes sans modernité — Éloge des mondes sans style (2009) : le designer comme « médiateur » non-styliste, au plus proche d’une éthique de la présence des objets et services. À mobiliser pour théoriser la médiation comme dēmiourgia.
  9. Hubert Guillaud / Internet Actu (à propos du design public, années 2010) : « Designer un service public, c’est designer la promesse démocratique elle-même. » (formule à recouper).
  10. Romain Thévenet, sur les Résidences : « On vit dans un village trois semaines, on dort chez l’habitant, on mange à la cantine de l’école : ce qui change tout, c’est de partager les rythmes plutôt que les enquêtes. » (formule type, à sourcer précisément). Justifie la valeur épistémique de l’immersion longue.

Liens et ponts

Avec le terrain démolition / réemploi

Les passerelles sont nombreuses et largement sous-exploitées en phase B :

  • Concertation habitante en réhabilitation : les opérations ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine, depuis 2003) prévoient un volet participatif obligatoire. Vraiment Vraiment, Yes We Camp, Bellastock (collectif d’architectes, fondé 2006, spécialisé réemploi) interviennent régulièrement comme tiers-médiateurs entre bailleurs sociaux, élus et habitants.
  • Démolition / relogement : les démolitions de tours et barres (Borny à Metz, Mirail à Toulouse, Grigny 2 dans l’Essonne) sont des moments où la « main abstraite » de l’État technocratique se manifeste avec une netteté brutale (décision descendante, absence d’imaginaire alternatif). Le design public — au sens de la maîtrise d’usage et de la co-conception — peut s’inscrire en tension avec cette violence : ateliers de mémoire, archives habitantes (cf. Voix de chantier de Bellastock), prototypes de relogement co-écrit.
  • Réemploi de matériaux : Bellastock, Rotor (Bruxelles), Encore Heureux mobilisent un design qui est à la fois enquête sur les flux et co-conception avec les artisans. Ils croisent l’écosystème du design public lorsque les commandes sont publiques (relogement, équipement scolaire en réemploi, etc.).

Hypothèse de projet possible en phase B : résidence de design public dans un projet ANRU — équipe pluridisciplinaire (designer, architecte du réemploi, ethnographe, juriste de la maîtrise d’usage) qui accompagne le passage de la barre à la phase suivante (relogement, démolition partielle, mémoire matérielle).

Avec la philosophie de Pierre-Damien Huyghe

Huyghe, dans À quoi tient le design (2014) et Modernes sans modernité (2009), définit le design comme art du projet en tant qu’opération qui rend les choses présentes au public, lisibles dans leur fabrication, et transparentes à leur usage. Le design public radicalise cette définition : le projet n’est plus l’objet, c’est le service, le parcours, le dispositif. La promesse d’une « présence pleine » que Huyghe oppose à l’« allusion d’homme » baudrillardienne se rejoue dans le design public, mais sur un autre matériau (la relation administrative, le formulaire, l’accueil).

Articulation à phase B : poser que le projet de design public, quand il est tenu, est exactement la poiesis huyghéenne au plan civique — faire-venir-au-monde une relation d’État et d’usagers qui ne soit ni allusion ni arraisonnement.

Avec l’AAA — Atelier d’architecture autogérée

L’AAA (Constantin Petcou et Doina Petrescu, fondé 2001 à Paris, ancrage La Chapelle puis Colombes) propose une voie complémentaire et critique : non plus le design depuis la commande publique, mais l’auto-organisation d’usagers qui fabriquent leurs propres dispositifs (R-Urban, ECObox, Le 56). L’AAA pratique le « commun » au sens fort : inscription juridique de communs urbains, écoles populaires de fabrication, agriculture urbaine en propriété collective.

Le rapport au design public : tension productive. L’AAA refuse souvent la commande municipale qui reformaterait son geste ; elle accepte les conventions qui préservent l’autonomie. Doina Petrescu théorise dans plusieurs textes l’opposition entre « participation » (encadrée par la maîtrise d’ouvrage) et « autogestion » (production d’un commun par ses usagers). Le designer public lucide entend cette critique : la maîtrise d’usage, prise au sérieux, glisse de la consultation vers l’autogestion.

Hypothèse de projet possible : service public co-géré — un dispositif (ressourcerie de quartier, maison de la transition, lieu d’accueil pour publics éloignés du droit) co-piloté par la collectivité et un collectif d’habitants statué juridiquement, avec un designer public qui outille la gouvernance hybride plutôt que livre un service.

Liens

Pistes à creuser

  • Vérifier auprès de Margaux la composition actuelle des associés Vraiment Vraiment et la liste des projets précis (IRTS, EHPAD, métropole de Lyon).
  • Lever l’ambiguïté « Carayon » (programme 27e Région ou confusion ?).
  • Lever l’ambiguïté « Quartier Stalingrad » pour Superpublic (Vacquerie 11e plutôt que Stalingrad 10e/19e).
  • Identifier précisément TNS Studio (référence pas stabilisée dans les sources publiques).
  • Compléter avec le rôle de la Fing (Fondation Internet Nouvelle Génération, 2000-2022) qui a porté plusieurs travaux sur le design public et le numérique d’intérêt général.
  • Croiser avec les rapports : Design de la médiation et des politiques publiques (CNAP, 2019), rapports d’activité DITP, publications des éditions Horizons publics.