Dossier théorique préparatoire à la phase B (recherches et hypothèses de projet, agrégation externe design et métiers d’art, session 2026). Sert de socle pour articuler le terrain « design de politiques publiques, maîtrise d’usage, médiation, urbanisme participatif » à l’incitation A (tension Baudrillard, la « main abstraite » du système / Lecoq, le dēmiourgós grec).
Généalogie du design participatif
La Scandinavian school et le projet UTOPIA
Le design participatif (participatory design, PD) prend forme en Scandinavie dans les années 1970, à la croisée de la recherche en informatique, du syndicalisme ouvrier et d’une tradition socio-démocrate de codécision dans l’entreprise. Le projet NJMF (1971-1973), porté par Kristen Nygaard auprès du syndicat norvégien des travailleurs du métal, pose le principe : les ouvriers doivent être co-concepteurs des systèmes informatiques qui transforment leur travail, et non leurs simples utilisateurs.
Le projet UTOPIA (1981-1986), conduit en Suède et au Danemark par Pelle Ehn, Morten Kyng et le syndicat des typographes (Nordic Graphic Workers’ Union), constitue le moment fondateur. Face à l’introduction de la photocomposition assistée par ordinateur, qui menaçait de déqualifier le métier, l’équipe développe avec les typographes un système (TIPS) qui préserve leur savoir-faire. Trois apports décisifs :
- la conception comme négociation entre savoirs experts et savoirs ouvriers, et non comme application d’une rationalité d’ingénieur ;
- l’usage du prototypage à bas coût et des mock-ups (maquettes en carton, jeux de rôle) pour rendre les choix techniques discutables avant qu’ils ne soient irréversibles ;
- une lecture politique : la conception est un terrain de lutte sur le contenu du travail, pas une opération neutre.
Pelle Ehn théorise cette tradition dans Work-Oriented Design of Computer Artifacts (1988), en articulant Wittgenstein (les jeux de langage situés), Marx (le procès de travail) et Heidegger (l’outil prêt-à-la-main). Le PD scandinave fonde l’idée que concevoir un dispositif, c’est toujours déjà concevoir une organisation sociale.
Architecture radicale et auto-planification
En parallèle, trois figures rouvrent, en Europe, la question du « pour qui » et du « avec qui » de l’architecture moderne.
Lucien Kroll (1927-2022), architecte belge, conduit entre 1969 et 1974 le chantier de La Mémé (Maison médicale de la faculté de Louvain). Les étudiants en médecine, mobilisés en assemblée hebdomadaire, codécident le plan, les façades, les revêtements. Kroll revendique l’hétérogénéité comme principe : façades dépareillées, structure indéterminée, irrégularités assumées contre la lisibilité moderniste. La Mémé devient l’antithèse de la cité Le Corbusier : non l’unité d’habitation, mais la communauté hétéroclite.
Yona Friedman (1923-2020), avec L’architecture mobile (1958) et Pour une architecture scientifique (1971), théorise l’auto-planification. L’architecte ne dessine pas l’habitat de l’usager, il fournit une infrastructure (la « ville spatiale » sur pilotis) et des manuels (les « manuels graphiques » illustrés) qui rendent l’habitant capable de configurer lui-même son logement. Friedman renverse le schéma : la compétence du designer se déplace de la solution vers l’outillage cognitif de la décision.
Giancarlo De Carlo (1919-2005), figure de Team X, formule dès 1969 (L’Architecture de la participation) la critique du « pour » : l’architecture moderne décide pour l’usager au nom du progrès. Il pose qu’il faut concevoir avec, et distingue trois temps : participation à la décision, participation à la conception, participation à la gestion. Le projet d’Urbino (université, 1956-1980) en est le terrain.
Patrick Bouchain, Construire et la « haute qualité d’usage »
Patrick Bouchain (né en 1945) et son agence Construire (devenue Construire Ensemble) ont acclimaté la participation à la commande publique culturelle française. Principes récurrents :
- chantier ouvert : la fabrique du bâtiment est un événement public, on visite, on cuisine, on débat sur le chantier ;
- permanence architecturale : l’architecte vit sur place, en résidence ;
- réversibilité et low-tech : préférer le réemploi, l’auto-construction, l’économie des moyens ;
- « haute qualité d’usage », en opposition à la HQE technique : ce qui compte, c’est ce que le bâtiment rend possible.
Réalisations emblématiques : Le Channel à Calais (scène nationale dans les anciens abattoirs, 2007), Le Lieu Unique à Nantes (anciennes biscuiteries LU, 1999), Le Magasin général à Boulogne-sur-Mer, l’écoquartier participatif de Beaumont à Tours (2014). Bouchain installe l’idée que la maîtrise d’ouvrage publique peut commander une participation, et que la commande peut être un acte politique sans rien céder à la qualité architecturale.
L’Atelier d’architecture autogérée et R-Urban
aaa (Atelier d’architecture autogérée), fondé en 2001 par Constantin Petcou et Doina Petrescu, déplace la question du bâtiment vers celle de l’écosystème urbain. À Colombes, le programme R-Urban (lancé en 2011) installe trois unités hybrides :
- Agrocité (jardin collectif, fermette urbaine, atelier de transformation) ;
- Recyclab (atelier de réemploi, fab-lab) ;
- Ecohab (habitat coopératif).
Le projet pense la ville comme tissu de communs urbains capables de produire, au moins partiellement, leur propre alimentation, leur énergie, leur réemploi. Petrescu théorise la résilience commune et la reproduction sociale comme objets de design. La menace d’expulsion d’Agrocité par la mairie de Colombes en 2015-2016 est devenue un cas classique : la fragilité juridique des communs face à la commande politique.
Coopératives et habitat participatif
L’habitat participatif (anciennement « autopromotion ») constitue le pendant résidentiel : groupe d’habitants qui maîtrise d’ouvrage son immeuble, mutualise les espaces (buanderie, salle commune, chambre d’amis), souvent sous statut coopératif. La loi ALUR (2014) a sécurisé deux statuts : coopérative d’habitants et société d’attribution et d’autopromotion. Références : Le Village Vertical à Villeurbanne (2013), La Salière à Grenoble, le réseau Habicoop.
Théoriciens et théoriciennes
Ezio Manzini, le design diffus
Ezio Manzini (né en 1945, Politecnico di Milano), dans Design, When Everybody Designs (MIT Press, 2015) puis Politics of the Everyday (2019), pose une thèse de retournement : dans une société en transition écologique et sociale, tout le monde conçoit. Le designer professionnel n’est plus l’auteur d’objets, il est l’architecte de conditions : il construit des infrastructures pour le design diffus qui rendent possibles, lisibles, scalables les initiatives ordinaires.
Concepts clés :
- communauté créative : un collectif qui a inventé localement une solution de vie soutenable (jardin partagé, AMAP, garde d’enfants mutualisée) ;
- organisation collaborative : la formalisation d’une telle communauté en service durable ;
- design expert / design diffus : couple complémentaire, non hiérarchique ;
- scenario : outil-clé du design pour rendre visibles plusieurs futurs alternatifs.
Manzini reformule la mission du designer comme politique du quotidien : ce qui se joue dans la cantine, le quartier, la mobilité quotidienne est l’échelle où se transforment les manières d’habiter.
Donald Schön, la conversation avec la matière
Donald Schön (1930-1997), dans The Reflective Practitioner (1983) et Educating the Reflective Practitioner (1987), récuse le modèle de la « rationalité technique » (sciences appliquées descendant vers la pratique). Le praticien (architecte, médecin, designer) opère par réflexion en cours d’action : il pose un cadre, agit, observe la « réplique » (back-talk) de la situation, ré-encadre. La conception est une conversation réflexive avec la matière (« reflective conversation with the situation »).
Apport pour le design participatif : la conversation n’a plus seulement lieu entre le designer et les matériaux, elle inclut les usagers comme co-énonciateurs. Le « back-talk » devient politique : ce que la situation renvoie au designer comprend les voix des concernés.
Christopher Alexander, le langage des motifs
Christopher Alexander (1936-2022), avec A Pattern Language (1977) et The Timeless Way of Building (1979), construit une grammaire de 253 motifs spatiaux (patterns) hiérarchisés, depuis la région jusqu’au seuil de la fenêtre. L’enjeu : doter les habitants d’un vocabulaire commun pour parler de l’espace avec les architectes. Le motif est à la fois descriptif (ce qui marche) et prescriptif (ce qu’il faut faire), et toujours situé.
Alexander prolonge avec The Nature of Order (2002-2004) une métaphysique de la « qualité sans nom » (the quality without a name) : ce qui rend un lieu vivant. Le design participatif y trouve une justification ontologique : la « vie » d’un lieu ne peut surgir que par incrémentation, ajustement, par des décisions situées et incarnées.
Sherry Arnstein, l’échelle de la participation
Sherry Arnstein (1930-1997), urbaniste américaine, publie en 1969 dans le Journal of the American Institute of Planners « A Ladder of Citizen Participation ». L’échelle à huit barreaux est devenue canonique :
1-2. Non-participation : manipulation, thérapie ; 3-5. Tokenism (participation de façade) : information, consultation, conciliation ; 6-8. Pouvoir citoyen : partenariat, délégation de pouvoir, contrôle citoyen.
Arnstein pose une question politique simple : qui décide effectivement ? Une grande partie des dispositifs participatifs publics restent au barreau 4 (consultation), tandis que la commande conserve la décision. L’échelle d’Arnstein est l’instrument critique le plus mobilisable contre le « co-washing » (cf. infra).
Bruno Latour, la médiation comme traduction
Bruno Latour (1947-2022) ne théorise pas le design participatif comme tel, mais fournit le vocabulaire de la médiation que celui-ci suppose. Quatre apports :
- acteur-réseau : les non-humains (porte, dos d’âne, objet technique, écosystème) sont des actants. Le projet de design est toujours un assemblage hétérogène d’humains et de non-humains.
- traduction : faire tenir ensemble des intérêts divergents implique de les traduire dans un même langage de projet (cf. Aramis ou l’amour des techniques, 1992, sur l’échec d’un transport public parisien).
- forums hybrides et politique de la nature : Politiques de la nature (1999) appelle un parlement des choses où les controverses techniques sont délibérées avec leurs porte-parole humains et non-humains.
- « Un Prince modeste » : l’objet technique réussi n’écrase pas, il médie, c’est-à-dire transforme les actions de ses utilisateurs en les rendant possibles autrement (le ralentisseur ne commande pas, il fait ralentir).
Arturo Escobar, design pour le pluriverse
Arturo Escobar (né en 1952), anthropologue colombien, dans Designs for the Pluriverse (2018), développe un design autonome, ontologique et transitionnel. Trois propositions :
- ontological design : « we design things that, in turn, design us » (Anne-Marie Willis citée par Escobar) - les artefacts conçoivent en retour des manières d’être au monde ;
- pluriverse : un monde où plusieurs mondes coexistent (formule zapatiste) - contre l’« One-World World » universalisant occidental ;
- autonomía : design par et pour les communautés relocalisées, en alliance avec les luttes territoriales et les épistémologies du Sud.
Escobar permet de provincialiser le design participatif scandinave en montrant qu’il existe des traditions latino-américaines, indigènes, afro-descendantes du design situé qui n’ont pas attendu la PD pour exister.
Nelson et Stolterman, le design comme tradition d’enquête
Harold Nelson et Erik Stolterman, The Design Way (2003 puis 2012), proposent de penser le design comme troisième tradition d’enquête à côté de la science (qui cherche la vérité) et de l’art (qui cherche le beau) : le design cherche ce qui devrait être, dans des situations particulières, sous contrainte. Concepts clés : the particular, judgment, desiderata, design intelligence. Cadre utile pour récuser l’idée que le design n’est qu’une science appliquée.
Concepts à maîtriser pour mobilisation en épreuve
Maîtrise d’usage
Néologisme français des années 1990, popularisé dans les années 2000 par les réseaux d’habitat participatif et les agences de design de service public. Il vient compléter le triptyque classique du droit français de la construction :
- maîtrise d’ouvrage (MOA) : le commanditaire (collectivité, État, bailleur) ;
- maîtrise d’œuvre (MOE) : l’architecte, le bureau d’études, le designer ;
- maîtrise d’usage (MOU) : les usagers organisés et reconnus comme dépositaires d’un savoir spécifique sur le futur fonctionnement du dispositif.
La maîtrise d’usage n’est pas une simple consultation : elle suppose un statut (groupe identifié, mandat, parfois rémunération), des outils (immersions, ateliers, prototypage) et un temps dédié dans le calendrier projet. Elle est l’opérateur juridico-pratique qui rend la participation autre chose qu’un alibi.
Co-design, co-création, co-production
Distinctions souvent confondues, qu’il faut tenir :
- co-design : on co-conçoit les solutions (objet, service, dispositif). Le terrain est la phase de conception.
- co-création : terme plus large, parfois marketing (Prahalad et Ramaswamy, 2004) : créer de la valeur avec le client ou l’usager, y compris en aval (personnalisation, contribution à la production).
- co-production : terme issu de la science politique (Elinor Ostrom, années 1970). Désigne le fait que la production de nombreux services publics (éducation, santé, sécurité) est structurellement co-produite par les agents et les usagers : sans implication active des usagers, le service n’existe pas. La co-production n’est donc pas une option, c’est une description.
L’erreur classique est d’utiliser « co-création » comme synonyme noble de communication. La maîtrise d’usage, au sens fort, relève de la co-design adossée à de la co-production.
Démocratie technique et forums hybrides
Michel Callon, Pierre Lascoumes, Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain (2001). Face aux controverses sociotechniques (OGM, déchets nucléaires, vaches folles, ondes), les auteurs proposent les forums hybrides : dispositifs où experts, profanes, élus, ONG délibèrent ensemble sur des problèmes mal cadrés. Trois moments :
- traduction des problèmes du monde extérieur dans le forum ;
- délibération dans le forum (conférence de citoyens, jury citoyen) ;
- traduction retour vers les arènes politiques classiques.
Concept clé : la démocratie technique n’oppose pas le savant au profane, elle reconnaît plusieurs modes de connaissance et organise leur confrontation argumentée. La conférence de citoyens (jury citoyen sur un sujet technique pendant 2-3 weekends, avec auditions contradictoires) en est le dispositif le plus formalisé.
Médiation : tiers, traduction, dispositif
Trois lignées qu’il faut savoir distinguer :
- médiation comme tiers (Antoine Hennion, La passion musicale, 1993 ; Jean Davallon en muséologie) : le médiateur n’est pas un transparent passeur, il est un tiers actif qui constitue l’objet en le présentant. La médiation fait l’œuvre autant qu’elle la transmet ;
- médiation comme traduction (Latour, supra) : opération sociotechnique qui transforme ce qu’elle relie ;
- médiation comme dispositif (Foucault, Surveiller et punir, 1975 ; Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, 2007) : ensemble hétérogène (discours, espaces, règles, techniques) qui produit des effets de pouvoir et de subjectivation. Penser un atelier participatif comme dispositif, c’est se demander quels sujets il fabrique (le « citoyen consulté », le « riverain raisonnable »).
Communs et fabriques de territoire
Elinor Ostrom, Governing the Commons (1990, prix Nobel 2009) : les communs (terres pastorales, irrigation, pêcheries) ne sont ni la propriété privée ni l’État. Ils reposent sur des règles d’usage négociées par les usagers eux-mêmes. Huit principes de design (boundary, congruence, choix collectif, monitoring, sanctions graduées, mécanismes de résolution, reconnaissance externe, emboîtement).
Transposition urbaine : les communs urbains (Stavros Stavrides, Pierre Dardot et Christian Laval, Commun, 2014) appliquent la grille à la ville (jardins partagés, espaces gérés en collectif, données ouvertes). En France, la politique des fabriques de territoire (ANCT, 2019-) labellise et finance des tiers-lieux à vocation territoriale.
Tiers-lieux, tactical urbanism, urbanisme transitoire
- tiers-lieu : Ray Oldenburg, The Great Good Place (1989), désigne les lieux qui ne sont ni le travail ni le domicile (café, place, bibliothèque). Réapproprié en France par Antoine Burret (Tiers-lieux et plus si affinités, 2015) pour désigner les espaces hybrides de coworking, fablab, makerspace, ferme partagée, friche culturelle. Rapport Levy-Waitz (2018) puis politique nationale des fabriques de territoire.
- tactical urbanism (Mike Lydon, Anthony Garcia, Tactical Urbanism, 2015) : interventions courtes, low-cost, scalables (chaise sur trottoir, peinture au sol, parklet) pour tester un usage avant de le pérenniser. Issu d’un croisement entre urbanisme nord-américain et activisme urbain (parking days).
- urbanisme transitoire : occupation temporaire de friches ou bâtiments vacants pendant la phase de pré-aménagement. Acteurs français : Plateau urbain, Yes We Camp, Sinny&Ooko, La Belle Friche. Le risque : devenir gentrifieur de service (cf. critique Vincent Béal, Max Rousseau).
Articulation à l’incitation A : main abstraite et dēmiourgós
L’incitation oppose deux figures de la fabrique : la main abstraite baudrillardienne (le système qui produit sans main, où l’objet n’est plus le résidu d’un geste mais l’effet d’un code) et le dēmiourgós grec rappelé par Lecoq (l’artisan public, dont le nom décompose dēmos + ergon, l’œuvre du peuple, pour le peuple).
Le design participatif occupe précisément ce nœud, et il convient de ne pas en faire la résolution simple.
Hypothèse 1 : la co-conception comme retour du dēmiourgós
Première lecture : la maîtrise d’usage, le chantier ouvert de Bouchain, l’auto-planification de Friedman, l’Agrocité de aaa réinventent une fabrique publique, où l’œuvre est de nouveau adossée à un dēmos identifiable (les habitants, les usagers, le quartier). Le dēmiourgós n’est plus un individu, c’est un collectif outillé. Le designer y tient une fonction nouvelle : non plus celui qui fabrique seul, mais celui qui rend possible une fabrication collective - infrastructeur, traducteur, médiateur. Manzini parle d’« infrastructure for everyday creativity ».
Hypothèse 2 : la co-conception comme camouflage de la main abstraite
Seconde lecture, plus sombre : la co-conception peut n’être qu’un masque chaleureux pour des décisions toujours déjà prises ailleurs - par les algorithmes de la promotion immobilière, par les indicateurs de performance publique, par les standards du marché. La participation devient alors le rituel qui fait accepter ce que la main abstraite a déjà décidé. Baudrillard, dans Le système des objets (1968) et La société de consommation (1970), aurait probablement lu beaucoup de dispositifs participatifs comme une fonctionnalisation de la consultation : on consulte parce que cela améliore le produit, pas parce que la décision change.
Tension à tenir
Le candidat ne tranche pas entre ces deux lectures, il tient la tension. L’opérateur méthodologique le plus simple est l’échelle d’Arnstein : à quel barreau se situe le dispositif considéré ? S’il reste à 4 (consultation), la main abstraite parle ; s’il atteint 6-8 (partenariat, délégation, contrôle), un dēmiourgós collectif émerge.
Critiques internes au champ
- Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie (2006) puis Le bon gouvernement (2015) : la participation est un mode de surveillance et de jugement permanent, mais elle ne remplace pas la décision politique. Sans représentation et sans délibération formelle, elle dérive en populisme participatif (la rue contre le Parlement) ou en clientélisme.
- Loïc Blondiaux, Le nouvel esprit de la démocratie (2008) : la participation est saisie par une « offre » publique et consultative qui peut produire l’inverse de ce qu’elle annonce - dépolitisation, cooptation, gouvernement par les experts sous habit citoyen.
- « co-washing » : terme issu des pratiques d’innovation publique pour désigner les opérations qui empruntent les codes de la co-conception (post-it, ateliers, persona) sans en accepter les conséquences politiques (changement de décision).
- Markus Miessen, The Nightmare of Participation (2010) : la participation, lorsqu’elle devient impératif moral, dépolitise le conflit qu’elle prétend résoudre.
Comment le design participatif assume ou déjoue Baudrillard
Trois critères concrets pour discriminer un dispositif qui assume la tension d’un dispositif qui la déjoue :
- réversibilité de la décision : le commanditaire est-il prêt à ne pas faire ce qu’il avait prévu ? Si non, l’atelier est ornemental.
- inscription dans le temps long : la maîtrise d’usage est-elle reconnue jusqu’en gestion (post-livraison), ou s’arrête-t-elle aux études préalables ?
- partage du capital cognitif : le dispositif outille-t-il les participants (formation, vocabulaire, accès aux données) ou capitalise-t-il sur leur seul savoir d’usage sans contrepartie ?
Là où ces trois critères tiennent, le dēmiourgós collectif n’est pas une métaphore. Là où ils manquent, la main abstraite a simplement appris à parler design.
Études de cas mobilisables
Précurseurs
Byker Wall, Newcastle (Ralph Erskine, 1968-1982). 2 000 logements sociaux construits en concertation continue avec les habitants relogés du vieux Byker. Erskine installe son agence dans une boutique du quartier (« le Bureau »). Façade extérieure muraille brique anti-rocade, façade intérieure colorée et habitée. Premier grand chantier européen de logement social participatif. Inscrit aux monuments historiques anglais en 2007.
La Mémé, Louvain-la-Neuve (Lucien Kroll, 1969-1974). Cf. supra. Cas d’école de l’auto-conception assumée (étudiants en assemblée), avec un coût social pour Kroll : la commande publique catholique l’écarte ensuite. La Mémé montre aussi la fragilité institutionnelle des projets participatifs.
Ville spatiale (Yona Friedman, 1958-1970, projet théorique). Bien que non bâtie, sert de matrice. À mobiliser avec ses manuels graphiques (Comment habiter sur Terre, l’UNESCO les a édités en 12 langues entre 1971 et 1982), qui réalisent l’idée d’une infrastructure cognitive de la décision spatiale.
Le Lieu Unique, Nantes (Patrick Bouchain, 1999). Reconversion des biscuiteries LU en scène nationale. Manifeste de la « haute qualité d’usage » : on garde les traces (machines, fumoir, escaliers), on injecte des programmes (concert, café, hammam), on laisse les usages se déposer. Modèle pour le rapport patrimoine industriel / culture / participation.
Contemporains
R-Urban, Colombes (aaa, 2011-2017 puis Bagneux 2018-). Cf. supra. Cas pivot pour articuler commun urbain, résilience écologique et fragilité politique (expulsion menacée, déménagement). Documenté dans Petrescu, Architecture and Resilience on the Human Scale (2018).
Les Grands Voisins, Paris (2015-2020). Occupation de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul (3,4 ha) pendant la phase de pré-aménagement de la ZAC, par Yes We Camp, Plateau urbain et Aurore (centre d’hébergement). Cas d’école de l’urbanisme transitoire : 250 résidents hébergés, 200 entrepreneurs et associations, ouvert au public. Ambivalence : succès médiatique et pression de la prochaine programmation immobilière.
Friche la Belle de Mai, Marseille (1992-). Reconversion d’une ancienne manufacture de tabac en pôle culturel, depuis l’occupation initiale par le festival Système Friche Théâtre (Philippe Foulquié) jusqu’à la SCIC actuelle. Trente ans de tension entre invention culturelle et institutionnalisation. Cas utile sur le temps long de la participation.
Vraiment Vraiment, agence de design des politiques publiques (2014-). Co-conception du nouveau service de la mairie du 4e arrondissement de Paris, du programme « Carte vitale + », de dispositifs RSA. Permet de discuter le design de service public dans le cadre français : la 27e Région (laboratoire de transformation publique), le SGMAP devenu DITP, Bloomberg Cities.
Plateau urbain (2013-). Coopérative immobilière qui mobilise le bâti vacant pour des occupations transitoires (Les Grands Voisins, Mozinor, Numéro 7). Ouvre la question du modèle économique de la transition (loyers modestes, durée courte, vie associative dense).
Yes We Camp, Foresta Marseille (2018-). Friche urbaine de 17 ha aux portes de Marseille (quartiers nord), ancienne base logistique. Aire de loisirs gratuite, jardins, ateliers. Cas exemplaire pour discuter le rapport aux quartiers populaires et la critique de la « gentrification douce ».
Halle Pajol, Paris (2014, aaa et Jourda Architectes). Reconversion d’un hangar SNCF, en partie programmée par concertation : auberge de jeunesse, bibliothèque, jardin, marché. Ancrage 18e arrondissement.
Citations mobilisables
- Pelle Ehn, Work-Oriented Design of Computer Artifacts (1988) : « Design is concerned with how things ought to be, not just how they are. To design is to take a stance. »
- Sherry Arnstein, « A Ladder of Citizen Participation », JAIP, 1969 : « Citizen participation is citizen power. »
- Donald Schön, The Reflective Practitioner (1983) : « When someone reflects-in-action, he becomes a researcher in the practice context. »
- Christopher Alexander, The Timeless Way of Building (1979) : « It is a process which brings order out of nothing but ourselves. »
- Yona Friedman, Pour une architecture scientifique (1971) : « L’architecte doit être l’avocat des futurs habitants. »
- Lucien Kroll, Composants (1983) : « Une architecture rationnelle, dans une société irrationnelle, ne peut produire que de la déraison. »
- Giancarlo De Carlo, « L’architecture de la participation » (Pratt Journal, 1969) : « Pour ou contre l’architecture de la participation, c’est en fait un faux problème : la véritable question est de savoir avec qui les architectes travailleront. »
- Patrick Bouchain, Construire ensemble le grand ensemble (2010) : « Construire, c’est d’abord une affaire de fête, de chantier, de gens. »
- Ezio Manzini, Design, When Everybody Designs (2015) : « Today, more than ever, design must be considered an activity that everybody is involved in, more or less consciously. »
- Bruno Latour, « Why has critique run out of steam? » (2004) : « The critic is not the one who debunks, but the one who assembles. »
- Arturo Escobar, Designs for the Pluriverse (2018) : « We design our world, and our world designs us back. »
- Loïc Blondiaux, Le nouvel esprit de la démocratie (2008) : « La participation peut être à la fois la maladie et le remède de la démocratie représentative. »
Critiques et limites : pour une mobilisation lucide
Critique marxiste et décoloniale
Ananya Roy, urbaniste à UCLA, dans Poverty Capital (2010) puis ses travaux sur l’« informalité urbaine » : la participation, dans les programmes de la Banque mondiale et de l’ONU-Habitat, fonctionne souvent comme la phase douce d’une privatisation. Inviter les habitants à co-gérer leur bidonville, c’est aussi, parfois, leur faire prendre en charge un service que l’État n’assume plus. Roy parle de subjectivation néolibérale : on fabrique le citoyen-entrepreneur de sa propre survie.
James Holston, Insurgent Citizenship (2008), à partir des périphéries de São Paulo : il distingue la citoyenneté insurgée (revendication politique des habitants depuis le bas) de la participation institutionnelle (cadrée par l’État). La seconde désamorce souvent la première en la canalisant dans des arènes contrôlées.
David Harvey, Rebel Cities (2012) : la production de l’espace urbain dans le capitalisme tardif relève de l’« accumulation par dépossession ». Les communs urbains et l’urbanisme participatif sont alors lus comme des niches : ils tolèrent une décoration locale tant qu’ils ne menacent pas les mécanismes structurels de la rente foncière.
Position décoloniale (Walter Mignolo, Aníbal Quijano, repris par Escobar) : le design participatif, même progressiste, peut reconduire une épistémologie eurocentrée (rationalité du projet, langage du brief, esthétique scandinave). Faire commun avec qui n’a pas le même rapport au temps, à la propriété, à l’écrit, suppose d’abord de provincialiser les outils.
Critique pragmatique : asymétries et auto-sélection
Plusieurs travaux empiriques (Sandrine Rui, La démocratie en débat, 2004 ; Marion Carrel, Faire participer les habitants ?, 2013) montrent que les dispositifs participatifs, même bien conçus, s’auto-sélectionnent :
- biais de capital culturel : les diplômés, les retraités, les habitants installés depuis longtemps participent plus.
- biais de genre : les hommes prennent plus souvent la parole en réunion publique, sauf dispositifs dédiés.
- biais de classe d’âge : sur-représentation des plus de 50 ans dans les conseils de quartier.
- biais d’agenda : les sujets faciles à représenter cartographiquement (banc, arbre, passage piéton) s’imposent contre les sujets diffus (qualité du logement, mobilité quotidienne).
D’où l’importance de dispositifs d’aller-vers (porte-à-porte, présence en pied d’immeuble, arpentages), de rémunération des participants (jurys citoyens, budgets participatifs sérieux) et d’outils non-discursifs (maquettes, photo-langage, cartes sensibles).
Critique politique : la délibération courte-circuitée
Pierre Rosanvallon (cité supra) et Bernard Manin (Principes du gouvernement représentatif, 1995) : la démocratie représentative tire sa légitimité d’une délibération réglée dans des arènes parlementaires. Les forums hybrides, conseils de quartier, jurys citoyens, ateliers de co-conception ne peuvent se substituer à cette délibération : ils l’alimentent au mieux, la court-circuitent au pire.
Le risque concret : un projet co-conçu avec les « riverains » contre les « non-riverains » (locataires, sans-abri, futurs habitants, non-humains, générations futures) confond participation et proximité d’intérêts. La maîtrise d’usage doit donc s’articuler à des arènes représentatives plus larges, et non les évacuer.
Critique esthétique et critique du projet
Markus Miessen (The Nightmare of Participation, 2010) et Jeremy Till (Architecture Depends, 2009) avertissent contre une participation devenue performance : on filme l’atelier, on documente le post-it, on monte le film. La forme-dispositif prend le pas sur la décision. Till parle d’« architectes-thérapeutes » au sens où Arnstein le redoutait.
Critique connexe (Anne Querrien, L’école mutuelle, 2005 ; Yona Friedman lui-même in Utopies réalisables, 1974) : la participation doit produire des œuvres (bâtiments, services, objets) qui tiennent debout. Si la qualité matérielle se dégrade au nom du processus, on a fabriqué un dispositif social, pas un bâtiment, et la communauté finira par déménager.
Synthèse critique
Une mobilisation honnête en épreuve garde quatre garde-fous :
- distinguer les barreaux (Arnstein) plutôt que de mettre tout le « participatif » dans un même sac ;
- historiciser : la PD scandinave d’UTOPIA n’est pas le co-design d’agence post-2015 ;
- politiser : qui paie, qui décide en dernier ressort, qui est exclu du forum ;
- assumer la médiation comme tiers : le designer-médiateur n’est pas neutre, il est un opérateur de pouvoir et il doit en répondre.
C’est à ces conditions que la co-conception peut prétendre relever du dēmiourgós et non de la main abstraite. Ce n’est pas un acquis du concept, c’est une exigence de la pratique.
Liens
- Incitation A : Baudrillard, Lecoq
- Bruno Latour
- Médiation
- Michel Foucault
- Dispositif
- Jean Baudrillard
Pour aller plus loin (bibliographie de travail)
- Pelle Ehn, Work-Oriented Design of Computer Artifacts, Arbetslivscentrum, 1988.
- Yona Friedman, Pour une architecture scientifique, Belfond, 1971 ; L’ordre compliqué, L’Éclat, 2008.
- Lucien Kroll, Composants. Faut-il industrialiser l’architecture ?, SADG, 1983.
- Patrick Bouchain (avec Loïc Julienne et Stéphanie Boufflet), Construire en habitant, Actes Sud, 2011 ; Construire ensemble le grand ensemble, Actes Sud, 2010.
- Constantin Petcou, Doina Petrescu, R-Urban, ou les pratiques de résilience urbaine, AAA-PEPRAV, 2015.
- Ezio Manzini, Design, When Everybody Designs, MIT Press, 2015 ; Politics of the Everyday, Bloomsbury, 2019.
- Donald Schön, The Reflective Practitioner, Basic Books, 1983.
- Christopher Alexander et al., A Pattern Language, Oxford University Press, 1977.
- Sherry Arnstein, « A Ladder of Citizen Participation », Journal of the American Institute of Planners, vol. 35, n° 4, 1969.
- Bruno Latour, Aramis ou l’amour des techniques, La Découverte, 1992 ; Politiques de la nature, La Découverte, 1999.
- Arturo Escobar, Designs for the Pluriverse, Duke University Press, 2018.
- Harold Nelson, Erik Stolterman, The Design Way, MIT Press, 2e éd. 2012.
- Michel Callon, Pierre Lascoumes, Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain, Seuil, 2001.
- Elinor Ostrom, Governing the Commons, Cambridge University Press, 1990.
- Loïc Blondiaux, Le nouvel esprit de la démocratie, Seuil, 2008.
- Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie, Seuil, 2006 ; Le bon gouvernement, Seuil, 2015.
- Marion Carrel, Faire participer les habitants ?, ENS Éditions, 2013.
- Markus Miessen, The Nightmare of Participation, Sternberg Press, 2010.
- Jeremy Till, Architecture Depends, MIT Press, 2009.
- David Harvey, Rebel Cities, Verso, 2012.
- James Holston, Insurgent Citizenship, Princeton University Press, 2008.