Identité de l’initiative
HouseEurope! est à la fois une organisation à but non lucratif (gGmbH basée à Berlin, Am Wasserwerk 22F, 10365) et une Initiative Citoyenne Européenne (ICE) enregistrée auprès de la Commission européenne sous l’intitulé « HouseEurope! Power to Renovation » (réf. ECI 052). Elle s’oppose frontalement au régime contemporain de la démolition spéculative et propose une législation européenne pour rendre la rénovation économiquement et fiscalement plus avantageuse que la reconstruction à neuf. Le slogan public, « Yes to Renovation! No to Demolition! », condense un programme à la fois écologique, social et architectural.
L’initiative a reçu le OBEL Award 2025, distinction internationale pour la transformation du secteur de la construction. Elle a fait sensation à la Biennale d’architecture de Venise 2025 (Arsenale) où elle figurait, selon Kate Wagner dans The Nation, parmi les rares projets explicitement politiques dans une exposition autrement saturée d’IA et de robots.
Genèse et fondateurs
Co-initié par les architectes Arno Brandlhuber (b+, professeur ETH Zurich) et Olaf Grawert (b+, anciennement directeur de programme à station+, ETH Zurich), avec Ludwig Engel (urbaniste, futurologue) et Alina Kolar (activiste, station+) parmi les co-fondateurs explicitement nommés par l’ETH Zurich. L’imprint officiel donne Brandlhuber et Grawert comme directeurs (Managing Directors).
L’équipe élargie « Organisers & Teaching » identifiée sur le site de l’initiative inclut Giacomo Ardesio, Severin Bärenbold, Pan Hu, Jolene Lee, Maximilian Lewark, Bing Liu, Meghan Rolvien, Josiane Schmidt, Alexander Throm. La nébuleuse repose donc sur trois cercles : l’agence berlinoise b+ (héritière de Brandlhuber+, Brandlhuber + Hertweck + Mayfried), le programme post-master station+ à l’ETH Zurich et un réseau européen d’enseignants-praticiens.
L’initiative s’inscrit dans la continuité d’un travail théorique et architectural de longue haleine : le manifeste implicite de l’agence b+ porte sur la transformation du bâti existant (Antivilla à Krampnitz, Maison Brunnenstraße 9 à Berlin), et l’exposition Legislating Architecture (HKW Berlin, 2016) puis le film To Build Law (présenté au CCA Montréal, 2024-2025) ont posé les bases conceptuelles d’une architecture comme combat législatif.
Cadre juridique : l’Initiative Citoyenne Européenne
Le mécanisme ICE est un instrument de démocratie directe ouvert aux citoyens européens depuis le traité de Lisbonne (2012). Il fonctionne ainsi :
- Seuil : 1 million de signatures de citoyens européens majeurs sur 12 mois, avec un quorum minimal atteint dans au moins 7 États membres
- Effet : la Commission européenne est tenue de répondre publiquement et peut être amenée à proposer un acte législatif aux 27 États membres
- Calendrier : HouseEurope! a été enregistrée à l’été 2024, avec une échéance fixée au 31 janvier 2026 pour atteindre le million de signatures
- État au début 2026 : environ 80 000 signatures recueillies, mais Grawert rappelle que d’autres ICE (notamment My Voice My Choice sur le droit à l’avortement) ont basculé dans les dernières semaines
L’initiative bénéficie du soutien institutionnel de l’ETH Zurich, d’agences architecturales majeures (OMA via Reinier de Graaf, Lacaton & Vassal, Pritzker 2021), et de plateformes culturelles comme l’IABR (Rotterdam), le LUCA Architecture Center (Bruxelles) ou Build Better Lives.
Les revendications : un « droit au réemploi »
La proposition est volontairement concise (les ICE doivent l’être). Trois piliers fondent un Right to Reuse pour les bâtiments existants :
1. Réduction fiscale (tax reduction) Exonération ou baisse de la TVA sur les travaux de rénovation et les matériaux réemployés. L’idée est simple : tant que la TVA pèse plus lourd sur la rénovation que sur la construction neuve, le promoteur a intérêt à démolir. Inverser le différentiel fiscal, c’est inverser la trajectoire matérielle du parc bâti européen.
2. Évaluation équitable des bâtiments existants (potential-based evaluation criteria) Réformer les règles d’expertise immobilière pour qu’elles intègrent les potentiels d’un bâtiment (qualité structurelle, valeur d’usage, mémoire, énergie grise) et non plus seulement les risques (mise aux normes, obsolescence). Aujourd’hui, dès qu’un bâti est qualifié de « ruine » par le système d’évaluation, il bascule dans la catégorie « déchet » et perd toute valeur. Le promoteur peut alors l’acheter au prix du foncier moins le coût présumé de démolition.
3. Comptabilisation du carbone incorporé (embodied CO2) Donner une valeur réglementaire et fiscale au carbone déjà fixé dans les bâtiments existants. La démolition libère ce carbone gris ; la conserver, c’est l’épargner. L’initiative demande que cette grandeur entre dans les cadres fiscaux (taxation frameworks).
Une quatrième dimension émerge dans certaines formulations : des subventions au réemploi (matériaux et composants déposés-reposés) pour amorcer une économie circulaire du bâti.
Données mobilisables
- En Europe, un bâtiment est démoli chaque minute (Demolition Atlas, projet d’investigation Solomon / Holcim Foundation)
- Le secteur de la construction et de la démolition représente environ 40 % de la production de déchets de l’UE (Eurostat 2022)
- L’industrie de la construction est, à l’échelle mondiale, le premier émetteur de CO2 (plus d’un tiers des GES, contre 5 % pour l’aviation - Commission européenne, citée par WEF 2024)
- D’ici 2050, plus de 2 milliards de m² seront démolis en Europe (équivalent à la moitié du parc bâti allemand) si la trajectoire actuelle se prolonge
- Les prix de l’immobilier dans l’UE ont augmenté en moyenne de 60 % depuis 2015 (Conseil européen)
- L’objectif zéro émission s’applique à tous les nouveaux bâtiments dès 2030 et à l’ensemble du parc en 2050 ; le rythme de rénovation européen doit tripler pour y parvenir
Expositions et projets associés
- Biennale de Venise 2023 : la 18e Biennale d’architecture, sous le commissariat de Lesley Lokko (« The Laboratory of the Future »), avait préparé le terrain pour des positions politiques sur le bâti existant. À vérifier : présence directe d’une contribution HouseEurope! ou via b+ au pavillon central.
- Biennale de Venise 2025 (« Intelligens. Natural. Artificial. Collective. ») : présence remarquée à l’Arsenale, avec une série de films et un dispositif d’archive vivante. Soulignée comme l’un des rares pavillons explicitement politiques.
- HKW Berlin : antécédent décisif avec Legislating Architecture (2016), exposition de Brandlhuber+Christopher Roth qui posait l’architecture comme matière législative.
- CCA Montréal : To Build Law (2024-2025), film documentaire de b+ sur le développement de l’initiative HouseEurope!, exposé au Centre Canadien d’Architecture.
- IABR Rotterdam : programme de recherche et d’exposition associé, soutien institutionnel.
- Renovation Stories : plateforme éditoriale du site houseeurope.eu, recensant des projets exemplaires de transformation du bâti.
- 0240 Midway (Minneapolis, b+) : reconversion d’un parking abandonné en centre artistique, exemple opératoire mobilisé par Grawert pour démontrer que l’on achète un bâti « au prix du foncier moins le coût supposé de démolition », puis qu’on ne démolit jamais.
- A Right to Housing : prochaine ICE annoncée par Brandlhuber et Grawert, lancement prévu au congrès UIA Barcelone 2026.
Articulation à l’incitation A
L’initiative HouseEurope! offre à l’incitation A un terrain politique d’une rare précision. La tension Baudrillard / Lecoq y est rejouée à l’échelle du bâti :
La main abstraite, version administrative. Quand un promoteur signe un permis de démolir sur la base d’une expertise qui qualifie un bâtiment de « risque » et le déclasse en « déchet », c’est très exactement la main que Baudrillard décrit : un signe abstrait, une décision désincarnée, un calcul fiscal qui produit un geste destructeur sans contact avec la matière qu’il anéantit. L’évaluation immobilière contemporaine est l’aboutissement administratif de l’arraisonnement heideggerien : le bâti est sommé de se livrer comme stock disponible, monétisable ou éliminable.
Le dēmiourgós, version collective. L’« homme de l’art » au sens de Lecoq, dont la main connaît les liaisons, lit un mur porteur, juge d’une poutre, est précisément la figure qu’HouseEurope! cherche à réinstaller au cœur de la décision politique. La revendication d’une évaluation par les potentiels (et non plus seulement par les risques) est une revendication épistémique : qui sait reconnaître la valeur d’un bâtiment ? L’expert-évaluateur qui coche des cases, ou l’architecte-démonteur qui caresse les matériaux ? L’initiative déplace le savoir légitime vers une communauté élargie - architectes du réemploi, artisans, habitants, ingénieurs - dont la main collective sait que démolir n’est jamais neutre.
Politique du commun bâti. Le dēmos du dēmiourgós retrouve ici son sens littéral : il s’agit d’une initiative citoyenne, qui s’adresse à un million d’Européens, qui suppose que la décision sur le bâti est une décision publique, partageable, votable. L’architecture quitte le seul registre du projet privé pour redevenir affaire de cité. Le bouclier d’Achille n’était pas la propriété privée d’Héphaïstos : c’était un objet public sur lequel se lisait le monde commun. L’initiative HouseEurope! propose, à grande échelle, le même renversement : le parc bâti européen comme objet d’inscription collective, dont la disposition exige une délibération démocratique.
Pour la phase B. Une hypothèse de projet peut s’inscrire dans cet horizon législatif : non pas un objet à fabriquer, mais un dispositif (visualisation, plateforme, école, exposition) qui rende sensible le carbone gris d’un bâtiment, donne forme à l’évaluation par les potentiels, ou matérialise les conséquences sociales d’un choix démolition / rénovation. Le designer y opère comme dēmiourgós contemporain : à l’interface du juridique, du technique et du commun.
Citations et formulations mobilisables
« We demand a Right to Reuse for existing buildings based on three key pillars: tax reductions for renovation works and reused materials, fair rules to assess the risks and potentials of existing buildings, and new values for the embedded CO2 in existing structures. » Manifeste HouseEurope!, 2024
« The moment the system considers a building a ruin… it’s considered trash. The building loses all its value. » Olaf Grawert, cité par Kate Wagner, The Nation, juin 2025
« The ambition is clear: to address the housing crisis while reducing environmental impact - in other words, to solve the housing question without externalizing the costs to people or to the planet. » Olaf Grawert, archpaper.com, janvier 2026
« Stop treating demolition as unavoidable and recognize the value of existing structures. » Position IABR / HouseEurope!, 2026
« Adapt rather than dominate, embrace maintenance over destruction, solve problems instead of wishing them away. » Kate Wagner, The Nation, juin 2025
Pistes de complément
- Lire le film To Build Law (b+, 2024) si une captation est disponible via le CCA Montréal
- Consulter le manifeste détaillé sur houseeurope.eu (sections News, Renovation Stories, Timeline)
- Approfondir l’œuvre construite de b+ (Antivilla, Brunnenstraße 9, San Riemo Munich) comme corpus opératoire de la « théorie du réemploi »
- Croiser avec l’exposition Legislating Architecture de Brandlhuber + Roth (HKW Berlin, 2016)
- Identifier la contribution exacte de HouseEurope! aux Biennales de Venise (2023 et 2025) via les catalogues officiels labiennale.org