Introduction

La philosophie de la technique s’est construite sur un vocabulaire grec et latin précis dont la méconnaissance entraîne des contresens fréquents. Ces termes structurent les débats de Platon et d’Aristote jusqu’à Heidegger. Les notes de cours emploient parfois des graphies approximatives (teckné, tecknè, fusis, araisonnement) : cette fiche donne les formes correctes avec leurs diacritiques.

Grec ancien

Technè (τέχνη)

  • Graphie correcte : τέχνη (tékhnē) - le cours écrit parfois “teckné”, “tecknè” ou “tecknè” : formes fautives
  • Etymologie : de l’indo-européen teks- (tisser, construire, fabriquer) ; lié au latin texere (tisser, tresser, construire)
  • Première attestation : dans l’Iliade d’Homère (le coeur de Pâris “semblable à la hache qui fend le bois”)
  • Définition : savoir-faire rationnel orienté vers la production ; art au sens large, technique, artisanat. Capacité à produire ce que la nature ne produit pas spontanément. Chez Aristote : “état dispositionnel accompagné de raison vraie, concernant la production” (Éthique à Nicomaque, VI)
  • Auteurs : Platon (Protagoras, République, Phèdre), Aristote (Physique II, Métaphysique A, Éthique à Nicomaque VI), Heidegger (La question de la technique)
  • Textes-clés : Physique II d’Aristote (la technè comme cause de production des étangs et des artefacts) ; Protagoras de Platon (les technai “utilité de la vie”)
  • Oppositions : technè vs phusis (art vs nature) ; technè vs epistémé (savoir-faire vs savoir théorique) ; technè vs praxis (production vs action) ; technè vs tyché (art vs hasard)
  • Évolution : du sens homérique (habileté, ruse) au sens aristotélicien (cause productrices d’artefacts), puis au sens moderne de “technique” (processus fondé sur le calcul). Au Moyen Âge, la technè est un savoir de rang inférieur (le “comment”) opposé à l’epistémé (le “pourquoi”). Traduit en latin par ars.
  • Erreurs à éviter : dans les notes de cours, “fusis et technè” devrait s’écrire φύσις et τέχνη. “Tecknè” est une faute de transcription.
  • Mobilisation : employer technè dès qu’il s’agit de penser la technique dans son rapport à la connaissance rationnelle et à la production ; permet d’éviter le mot “technique” seul, trop ambigu. Citer Aristote : la technè produit “ce que la nature ne saurait engendrer d’elle-même”.

Phusis (φύσις)

  • Graphie correcte : φύσις (phúsis) - le cours écrit “fusis” ou “fussis” : graphie latinisée approximative
  • Etymologie : du verbe φύειν (phuein), “naître, croître, pousser, germer” ; même racine indo-européenne que le latin natura (de nasci, naître)
  • Définition : la nature au sens de ce qui naît et croît par soi-même, ce qui possède en lui-même le principe de son mouvement et de son repos. Pour les Présocratiques : la totalité de ce qui est et advient. Pour Aristote : l’un des modes de causalité du réel, en opposition à la technè (les artefacts) et à la tyché (le hasard)
  • Auteurs : Présocratiques (Anaximandre, Héraclite), Platon, Aristote (Physique II, 1), Heidegger (Phusis dans la philosophie de Heidegger)
  • Textes-clés : Physique II, 1 d’Aristote : distinction fondamentale entre les êtres par nature (phusis) et les êtres par art (technè) ou par hasard (tyché)
  • Oppositions : phusis vs technè (la croissance spontanée vs la production artificielle) ; phusis vs nomos (la nature vs la convention/la loi)
  • Évolution : traduit en latin par natura. Chez Heidegger, la phusis est le “se-déployer-depuis-soi-même” (Aufgehen), mode originel de dévoilement de l’être, que la technique moderne vient nier par le Gestell
  • Note du cours : “Minos est un moment d’harmonie entre phusis et technè” (séance Verdier) ; “la technè se règle sur la phusis, l’artisanat c’est une technè qui ne tente pas d’aller au-delà de la phusis”
  • Mobilisation : mobiliser phusis pour penser le rapport nature/technique, et notamment l’idée aristotélicienne que la technique n’est pas en rupture mais dans les “interstices” de la nature ; opposer à Heidegger pour qui la technique moderne force la phusis au-delà de ses limites

Poiesis (ποίησις)

  • Graphie correcte : ποίησις (poíesis) - le cours écrit “poiésis” ou “poïesis” : approximations acceptables ; éviter “poiesis” sans accent
  • Etymologie : du verbe ποιεῖν (poiein), “faire, fabriquer, produire, créer” ; à l’origine désigne aussi bien la production artisanale que la création poétique
  • Définition : la production en général, l’action de faire quelque chose qui a son résultat hors d’elle-même. Chez Aristote, la poiesis est l’activité dont la fin est extérieure à l’acte lui-même (l’objet produit). Heidegger la reprend : poiesis = “la phusis qui par la chose s’ouvre d’elle-même”, mode de dévoilement de l’être
  • Auteurs : Aristote (Éthique à Nicomaque VI, Physique II), Heidegger (La question de la technique)
  • Textes-clés : Éthique à Nicomaque VI, 4 : “la poiesis est une activité dont la fin est différente d’elle-même”
  • Oppositions : poiesis vs praxis (faire vs agir) ; poiesis vs theoria (production vs contemplation) ; poiesis vs phusis (fabrication vs engendrement naturel)
  • Évolution : Heidegger distingue la poiesis aristotélicienne (ouverture douce de la chose à elle-même) de la Herausforderung (pro-vocation) qui caractérise la technique moderne
  • Note du cours : “la poïesis = la fusis qui par la chose s’ouvre d’elle-même” (séance 11) ; “engendrement d’un étang (poiesis)” (séance 3)
  • Mobilisation : distinguer poiesis et praxis systématiquement en dissertation ; la poiesis appuie l’idée que la technique est une “mise au monde” d’objets qui n’existeraient pas sans elle

Praxis (πρᾶξις)

  • Graphie correcte : πρᾶξις (prâxis) - le cours ne la mentionne que de façon éparse et sans graphie grecque
  • Etymologie : du verbe πράττειν (prattein), “faire, agir, accomplir” (sens plus éthique et politique que poiein)
  • Définition : l’action dont la fin est immanente à l’acte lui-même ; l’agir éthique et politique, qui a sa valeur en lui-même. Chez Aristote, la praxis s’oppose à la poiesis en ce qu’elle n’a pas de produit fini externe : bien agir est déjà la fin. Chez Marx, la praxis désigne l’activité humaine transformatrice du monde réel
  • Auteurs : Aristote (Éthique à Nicomaque I, 1 et VI), Marx (Thèses sur Feuerbach), Hannah Arendt (La condition de l’homme moderne)
  • Textes-clés : Éthique à Nicomaque VI, 5 (distinction praxis/poiesis) ; Éthique à Nicomaque I, 1094a (la théorie des activités humaines : theoria, praxis, poiesis)
  • Oppositions : praxis vs poiesis (agir vs produire) ; praxis vs theoria (agir vs contempler)
  • Note du cours : “production autotélique (?), qui prouve en elle-même son existence, par exemple la danse” (séance 3, description de la praxis sans la nommer) ; Barthes : “pragma, une issue thelos, une action drama” (séance 18)
  • Mobilisation : mobiliser la distinction praxis/poiesis pour analyser si une activité technique produit quelque chose d’extérieur à elle-même ou est sa propre fin. Utile pour penser le design vs le “faire pour faire”

Epistémé (ἐπιστήμη)

  • Graphie correcte : ἐπιστήμη (epistémé) - les notes de cours transcrivent correctement “epistémé”
  • Etymologie : de ἐπί (epi, “sur, au-dessus de”) + ἵσταμαι (histasthai, “se tenir, être établi”) = “se tenir fermement sur”, “être assuré de”
  • Définition : savoir scientifique, connaissance certaine et démonstrative, par opposition à la doxa (opinion) et à la technè (savoir-faire). Chez Aristote : l’une des cinq dispositions intellectuelles (Éthique à Nicomaque VI), savoir des causes nécessaires et universelles. Chez Platon : la science par opposition à la croyance (pistis) et à la conjecture (eikasia)
  • Auteurs : Platon (République VI-VII, Ménon), Aristote (Éthique à Nicomaque VI, 3), Foucault (qui lui donne un sens différent : configuration épistémique d’une époque)
  • Oppositions : epistémé vs technè (savoir théorique vs savoir pratique) ; epistémé vs doxa (science vs opinion) ; epistémé vs phronésis (science vs prudence)
  • Évolution : au Moyen Âge, l’epistémé est le savoir “noble” enseigné dans les studia humanitatis, par opposition à la technè enseignée dans les écoles d’Abaco. Foucault réapproprie le terme pour désigner la “formation discursive” d’une époque
  • Mobilisation : la distinction epistémé/technè fonde l’opposition classique entre savoir théorique et savoir pratique ; utile pour analyser le rapport entre science et technique (Koyré : la technologie est la technique fondée sur l’epistémé mathématisée)

Hylé (ὕλη)

  • Graphie correcte : ὕλη (húlé) - les notes de cours ne l’emploient pas explicitement mais évoquent “la matière”
  • Etymologie : signifie d’abord “bois, forêt, matière première” (sens concret) avant de prendre le sens philosophique de “matière” chez Aristote
  • Définition : la matière, principe passif et indéterminé des choses, en attente d’être mise en forme par la morphé. Dans le cadre de l’hylémorphisme aristotélicien : la hylé est ce “en quoi” quelque chose est fait (le bois pour le lit, le bronze pour la statue)
  • Auteurs : Aristote (Physique, Métaphysique, De l’âme), repris par la scolastique médiévale et Simondon (Du mode d’existence des objets techniques)
  • Textes-clés : Physique II ; Métaphysique Z (livre VII) : analyse de la substance comme composé de hylé et de morphé
  • Oppositions : hylé vs morphé (matière vs forme) ; hylé vs eidos (matière vs forme intelligible)
  • Mobilisation : le couple hylé/morphé est fondamental pour analyser tout processus technique comme mise en forme d’une matière ; mobiliser contre les lectures réductrices qui ignorent la “résistance” de la matière (Simondon critique Aristote sur ce point)

Morphé (μορφή)

  • Graphie correcte : μορφή (morphé) - graphie correcte dans les notes
  • Etymologie : “forme, figure, apparence” ; désigne la forme extérieure, visible, d’un être (à distinguer de eidos qui peut désigner la forme intelligible)
  • Définition : la forme comme principe actif et déterminant qui s’actualise dans la matière (hylé). Chez Aristote, la morphé est ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est ; elle est inséparable de la hylé dans les êtres naturels et techniques
  • Auteurs : Aristote (Physique, Métaphysique), puis toute la tradition scolastique
  • Oppositions : morphé vs hylé (forme vs matière)
  • Hylémorphisme : doctrine aristotélicienne selon laquelle tout être est une composition indissociable de hylé et de morphé. La technè opère précisément en imposant une forme (morphé) à une matière (hylé) : l’artisan impose la forme “lit” au bois. Note du cours : “La technique est une opération de mise en forme de matière” (séance 17 - le terme allemand “Gestaltung” correspond à cette idée)
  • Mobilisation : l’hylémorphisme permet de penser la technique comme imposant une forme à une matière ; Simondon critique cette vision au profit d’une “individuation” où matière et forme se co-déterminent

Eidos (εἶδος)

  • Graphie correcte : εἶδος (eîdos) - les notes emploient “eidos” sans accent : approximation acceptable
  • Etymologie : du verbe ὁράω (horaô, “voir”) ; désigne d’abord “ce qu’on voit, l’aspect, l’apparence visible” avant de désigner la forme intelligible
  • Définition : chez Platon, l’Idée ou Forme en soi, réalité intelligible parfaite dont les choses sensibles ne sont que des copies imparfaites. Chez Aristote, la forme comme principe d’intelligibilité de la chose (moins séparée que chez Platon, immanente à la chose). Dans la technique : l’artisan a en vue l’eidos (la forme de l’objet à produire) avant de le réaliser dans la matière
  • Auteurs : Platon (Phédon, République, Timée), Aristote (Métaphysique Z), Heidegger
  • Oppositions : eidos vs hylé (forme intelligible vs matière) ; eidos vs aisthésis (intelligible vs sensible, chez Platon)
  • Note du cours : “mise en forme eidos” (séance 18, à propos de la Renaissance et de Raphaël) ; les “esclaves du Louvre” comme métaphore de “la forme emprisonnée dans la matière” (séance 4)
  • Mobilisation : pour Platon, la technique est subordonnée à l’eidos : l’artisan imite une forme intelligible. C’est par là que la technique rejoint la philosophie des Idées. Mobiliser pour penser la question du modèle et de la copie dans la production technique

Logos (λόγος)

  • Graphie correcte : λόγος (lógos) - les notes emploient “logos” sans accent : approximation
  • Etymologie : du verbe λέγειν (legein), “cueillir, rassembler, dire, compter” ; signifie à la fois “discours, raison, calcul, rapport, définition”
  • Définition : la raison discursive, le discours rationnel, le calcul, le rapport. Chez Aristote : “L’homme est un animal qui possède le logos” (zoôon logikon). La technè implique le logos : “la technè exige l’utilisation de la raison” (Métaphysique A). Le terme “technologie” = technè + logos (la technique fondée sur le calcul rationnel, terme apparu au XVIIe siècle)
  • Auteurs : Héraclite (le logos comme principe cosmique), Platon, Aristote, les Stoïciens, Heidegger
  • Oppositions : logos vs mythos (raison vs récit mythique) ; logos vs pragma (raison vs fait brut)
  • Note du cours : “technologos trad. calculs, la technique fondée sur un calcul de la fonction mathématiques, fondée par Galilée” (séance 17) ; “logos : discours de la physique, physique moderne càd du calcul” (séance 2, Koyré)
  • Mobilisation : le logos est ce qui distingue la technè de la simple habileté animale : la technique humaine est rationnelle, calculée, transmissible. Utile pour penser la distinction Koyré entre technique de l’à-peu-près et technologie de précision

Nous (νοῦς)

  • Graphie correcte : νοῦς (noûs) - les notes ne l’emploient pas directement
  • Etymologie : terme d’origine obscure ; désigne l’intellect, la pensée pure, l’intelligence intuitive
  • Définition : l’intellect, la faculté de saisir directement les principes sans raisonnement discursif. Chez Aristote (Éthique à Nicomaque VI) : l’une des cinq vertus intellectuelles, qui saisit les prémisses premières. Peut désigner aussi le principe cosmique (Anaxagore : le nous comme principe ordonnateur du monde)
  • Auteurs : Anaxagore (nous cosmique), Platon, Aristote (De l’âme III, Éthique à Nicomaque VI), Plotin
  • Oppositions : nous vs logos (intellect intuitif vs raison discursive) ; nous vs aisthésis (intellect vs sensation)
  • Mobilisation : dans le cadre du cours, mobiliser le nous pour penser le moment où la technique dépasse le simple calcul et touche à la compréhension des principes ; pertinent pour la distinction entre technicien et artiste

Ergon (ἔργον)

  • Graphie correcte : ἔργον (érgon) - les notes de cours ne l’emploient pas sous cette forme
  • Etymologie : du proto-grec wergon, “travail, oeuvre, action accomplie” ; à l’origine de notre “erg” (unité d’énergie) et des mots grecs en -ourgie (dêmiourgos, le démiurge = “celui qui travaille pour le peuple”)
  • Définition : l’oeuvre, le travail, la tâche propre à quelque chose. Chez Aristote : l’ergon d’une chose est sa fonction propre, sa tâche spécifique (l’ergon de l’oeil est de voir, l’ergon de l’homme est de vivre selon la raison). Central dans l’argument du “bien humain” de l’Éthique à Nicomaque (I, 7)
  • Auteurs : Aristote (Éthique à Nicomaque I, 7 ; Politique)
  • Oppositions : ergon vs energeia (oeuvre vs acte, activité en cours) ; ergon vs dunamis (oeuvre accomplie vs puissance)
  • Note du cours : la notion d’oeuvre est centrale via Arendt (l’oeuvre comme production durable, opposée au travail comme cycle de consommation) ; Heidegger : “l’oeuvre de nos mains”
  • Mobilisation : mobiliser ergon pour penser ce que produit la technique (un ergon, une oeuvre) et la question de la durabilité des artefacts (Arendt : l’oeuvre “installe dans le monde”)

Tyché (τύχη)

  • Graphie correcte : τύχη (túkhé) - les notes écrivent “tyché” correctement
  • Etymologie : du verbe τυγχάνω (tunkhanô, “rencontrer par hasard, obtenir”) ; la fortune, le destin, la chance
  • Définition : le hasard, la fortune, ce qui survient sans cause finale ni cause efficiente rationnelle. Aristote la place aux côtés de la phusis et de la technè comme mode d’existence des choses (Physique II)
  • Note du cours : “Tyché en grec : c’est l’événement qui surgit par hasard (texte de Barthes)” (séance 17) ; l’art de Twombly comme illustration de la tyché dans la technique

Hubris (ὕβρις)

  • Graphie correcte : ὕβρις (húbris) - variante orthographique : hybris (translittération latine)
  • Etymologie : racine incertaine ; possiblement liée à ὑπέρ (huper, “au-delà, au-dessus”) ou au proto-grec ubhri- (démesure, violence)
  • Définition : la démesure, l’excès, l’orgueil, l’insolence, l’outrage ; dans la tragédie grecque : transgression de l’ordre cosmique et social établi par les dieux, violation des limites humaines. Plus précisément : atteinte grave à l’honneur d’autrui susceptible de provoquer honte, colère et vengeance (définition sociale et juridique) ; ou bien dépassement des limites assignées à l’homme par sa condition mortelle (définition morale et cosmologique)
  • Auteurs : Hésiode (Les Travaux et les Jours), tragédiens grecs (Eschyle, Prométhée enchaîné ; Sophocle, Œdipe roi, Antigone), Platon (République, Lois), Aristote (Rhétorique II, 2)
  • Textes-clés :
    • Eschyle, Prométhée enchaîné : Prométhée accusé d’hubrizein (commettre l’hubris) pour avoir donné le feu aux hommes, mais aussi reconnu comme bienfaiteur
    • Hésiode, Les Travaux et les Jours : opposition hubris (démesure) / dikè (justice) ; Paul Mazon traduit systématiquement hubris par “démesure” dans cette édition (1928)
    • Platon, République : l’hubris comme désordre de l’âme et du cosmos, complaisance pour les plaisirs illicites, offense grave aux dieux (Platon tardif)
    • Aristote, Rhétorique II, 2 : “L’hubris consiste à faire ou dire des choses qui causent de la honte à la victime, non pour obtenir quelque chose d’autre que ce qui a été fait, mais pour le plaisir que cela procure” — définition éthique et sociale
  • Oppositions : hubris vs dikè (démesure vs justice) ; hubris vs sophrosunè (démesure vs tempérance, mesure) ; hubris vs mesure (le “rien de trop”, mèdèn ágan, de l’oracle de Delphes)
  • Contexte tragique : dans la tragédie grecque, l’hubris conduit invariablement à la némésis (châtiment divin, vengeance des dieux) et à la katastrophè (renversement, catastrophe). Le héros tragique (Œdipe, Antigone, Prométhée) est celui qui franchit la limite, souvent sans le savoir, et subit les conséquences de sa démesure
  • Évolution :
    • Sens juridique et social archaïque (VIIIe-Ve siècle av. J.-C.) : outrage, violence, atteinte à l’honneur ; l’hubris est un délit punissable dans le droit athénien
    • Sens moral et cosmologique chez Platon et Aristote : désordre de l’âme, excès dans les désirs, transgression de l’ordre naturel
    • Réappropriation moderne : l’hubris technologique, la démesure de la puissance humaine face à la nature (critique écologique contemporaine)
  • Hubris et technique : le mythe de Prométhée incarne l’ambivalence de la technique comme hubris : en volant le feu aux dieux pour le donner aux hommes, Prométhée commet une transgression sacrée (hubris) mais permet aussi l’émergence de la civilisation et des arts (technai). La technique offre à l’homme la possibilité de renverser l’ordre du cosmos établi par Zeus. Hier comme aujourd’hui, la technique est vécue comme une puissance de transgression, elle revêt un caractère sacrilège : faire reculer les frontières de l’impuissance est vécu comme une manière de défier les dieux avec tous les risques que recèle une telle démesure. Le fantasme du châtiment de Prométhée enchaîné au Caucase — la vie prise au piège de ses propres possibilités — hante la conscience contemporaine et nourrit le procès contre la technoscience
  • Mobilisation en épreuve :
    • Mobiliser l’hubris pour analyser la démesure technologique : bombe atomique, modification génétique, intelligence artificielle, géoingénierie — toute technique qui franchit une limite jugée “sacrée” peut être pensée comme hubris
    • Opposer l’hubris prométhéenne (risque assumé de la transgression) à la prudence aristotélicienne (respecter les limites de la phusis)
    • Croiser avec le pharmakon : la technique comme hubris-pharmakon, à la fois promesse d’émancipation et risque de catastrophe
    • Distinguer hubris (franchir la limite) et démesure quantitative (produire trop, consommer trop) : l’hubris est d’abord une transgression qualitative, un dépassement de la condition assignée
    • Rappeler l’oracle de Delphes : “Connais-toi toi-même” (gnôthi seautón) et “Rien de trop” (mèdèn ágan) — deux injonctions à éviter l’hubris

Pharmakon (φάρμακον)

  • Graphie correcte : φάρμακον (phármakon) - les notes écrivent “pharmakon” correctement
  • Etymologie : “drogue, remède, poison, philtre, teinture” ; terme à double sens constitutif
  • Définition : chez Platon (Phèdre) : terme utilisé à propos de l’écriture, à la fois remède (aide-mémoire) et poison (atrophie la mémoire vive). Repris par Derrida (La Pharmacie de Platon) et Bernard Stiegler pour penser la technique en général comme pharmakon
  • Note du cours : “Le pharmakon double sens contradictoire : remède et poison” (séance 14 - Socrate/Platon)
  • Mobilisation : le pharmakon est l’un des concepts les plus puissants du cours pour penser la technique : ni simplement bonne, ni simplement mauvaise, la technique est toujours les deux à la fois. Mobiliser systématiquement dans les dissertations sur les “promesses de la technique”

Latin

Ars

  • Etymologie : du latin ars, artis (féminin) ; racine indo-européenne ar- (ajuster, assembler) ; lié au grec aretè (excellence, vertu) et à arithmos (nombre)
  • Définition : traduction latine directe de la τέχνη (technè) grecque. Désigne le savoir-faire, l’habileté, la méthode, l’artisanat, puis l’art au sens contemporain. Chez Cicéron : “ars est via, quae ducit ad aliquem effectum” (l’art est une voie qui conduit à un effet). Comprend initialement aussi bien la menuiserie que la médecine, la rhétorique que la peinture
  • Auteurs : Cicéron, Quintilien, Horace (Ars poetica), toute la tradition latine ; repris par la scolastique médiévale
  • Evolution : l’ars englobe d’abord toutes les activités humaines qualifiées. La distinction artes liberales (sept arts libéraux, dignes d’un homme libre) vs artes mechanicae (arts mécaniques, manuels) date du Moyen Âge. La scission art/technique au sens moderne n’intervient qu’à la Renaissance (valorisation du “génie” de l’artiste vs l’artisan)
  • Note du cours : “ars - en latin, technique, artisanat” (séance 17) ; “tech-ars, traduction latine de technè, étymologies qui coïncident jusqu’à la Renaissance” (séance 1) ; “ars traduction du terme technique, activités artisanales et artistiques” (séance 3)
  • Mobilisation : rappeler qu’ars et technè sont synonymes permet de désamorcer le faux débat “l’art est-il une technique ?” : étymologiquement, oui, par définition

Natura

  • Etymologie : du latin nasci (naître), participe futur naturus = “ce qui va naître, ce qui est sur le point de naître” ; traduction exacte du grec φύσις (phusis)
  • Définition : la nature, ce qui naît et croît par soi-même, l’ensemble des êtres qui n’ont pas besoin de l’homme pour exister. Cicéron forge le terme natura pour rendre le grec phusis. L’opposition natura / ars calque exactement l’opposition grecque phusis / technè
  • Auteurs : Cicéron, Lucrèce (De natura rerum), Virgile, toute la tradition latine et médiévale
  • Oppositions : natura vs ars (nature vs art/technique) ; natura vs cultura (nature vs culture, opposition centrale dans le débat moderne)
  • Note du cours : “Latin ‘nature’ = nassi = n’être, tirer son origine de” (séance 18 - graphie approximative de nasci)
  • Mobilisation : tracer la continuité phusis/natura/nature permet de montrer que l’opposition nature/technique est une constante philosophique qui traverse les langues ; utile pour ancrer les textes latins (Virgile, Lucrèce) dans la même problématique que les Grecs

Allemand (vocabulaire heideggerien)

Gestell

  • Graphie : das Gestell (avec majuscule, nom commun allemand)
  • Traductions françaises : “arraisonnement” (André Préau, traducteur des Essais et conférences) ; “dispositif” (François Fédier) ; le cours emploie “arraisonnement” (parfois écrit “araisonnement” : faute d’orthographe à corriger)
  • Etymologie allemande : de stellen (placer, mettre, requérir, commander) + préfixe collectif Ge- ; Heidegger joue sur la polysémie de stellen : aufstellen (dresser), bestellen (commander), herausfordern (provoquer)
  • Définition : l’essence de la technique moderne ; le mode de dévoilement de l’être propre à la technique contemporaine, qui “requiert” (herausfordert) la nature de se livrer comme fonds calculable et exploitable (Bestand). Le Gestell n’est pas lui-même une chose technique mais l’essence de la technique : “Arraisonnement : ainsi appelons-nous le rassemblant de cette interpellation qui requiert l’homme, c’est-à-dire qui le pro-voque à dévoiler le réel comme fonds dans le mode du commettre” (Heidegger, La question de la technique, 1954)
  • Auteurs : Heidegger (La question de la technique, 1954, in Essais et conférences ; conférences de Brême, 1949)
  • Oppositions : Gestell vs poiesis (pro-vocation violente vs éclosion douce) ; Gestell vs phusis (arraisonnement vs déploiement naturel)
  • Note du cours : “arraisonnement : une manière qu’aurait le design d’avoir des pratiques qui détermineraient des formes de vie” (séance 11) ; “nature comme un fonds, fondement de la technique moderne comme un araisonnement” (séance 11) ; “la technique comme dispositif Gestell moderne” (séance 9)
  • Mobilisation : le Gestell est l’un des concepts les plus importants du cours pour penser la spécificité de la technique moderne par rapport à la technè antique. Mobiliser pour distinguer la technique artisanale (qui respecte les “formes dormantes du bois”) de la technique industrielle (qui arraisonne, “fait rendre gorge à la terre”)

Bestand

  • Graphie : der Bestand (nom commun allemand avec majuscule)
  • Traductions françaises : “fonds disponible” ou “fonds” (André Préau) ; “stock disponible” ; parfois “réserve”
  • Etymologie allemande : de bestehen (subsister, exister, durer) + Be- ; désigne ce qui “se tient là”, ce qui est disponible, en réserve, commandable à tout instant
  • Définition : le mode d’être de la nature et des objets tels que la technique moderne les révèle : non plus des “choses” face à un sujet (Gegenstand, “ce qui se tient en face”), mais un “stock” disponible, mobilisable, remplaçable en tout temps. “Dans les fonds disponibles, lesquels doivent pouvoir être constituables, livrables et remplaçables en tout temps, aux fins du moment” (Heidegger). Exemple : le Rhin comme Bestand (stock d’énergie pour la centrale électrique) vs le Rhin comme fleuve et paysage
  • Auteurs : Heidegger (La question de la technique, Essais et conférences)
  • Oppositions : Bestand vs Gegenstand (fonds disponible vs objet face à un sujet) ; Bestand vs phusis (stock exploitable vs nature qui croît d’elle-même)
  • Note du cours : “nature comme un fonds” (séance 11) ; “la nature est un stock et pas une puissance générative” (séance 18) ; Heidegger “produit des articles et consomme de la matière première” (séance 11)
  • Mobilisation : le Bestand illustre concrètement le Gestell : la technique moderne transforme toute chose en “fonds disponible”. Mobiliser avec l’exemple du Rhin ou de l’extractivisme pour les dissertations sur la technique et la nature

Herausforderung (pro-vocation)

  • Graphie : die Herausforderung ; herausfordern = pro-voquer, requérir, mettre en demeure
  • Note du cours : “herassfordën (?) qui signifie requérir” (séance 11 - graphie très approximative) ; “technique moderne = pro-vocation”
  • Définition : le mode d’interpellation propre à la technique moderne, par opposition à la simple “pro-duction” (Herstellung) de la technè ancienne. La technique moderne ne produit pas, elle exige, somme, met en demeure la nature de se livrer
  • Mobilisation : opposer Herausforderung (exiger) à poiesis (laisser advenir) pour penser la rupture entre technique ancienne et technique moderne chez Heidegger

Termes complémentaires du cours

Kairos (καιρός)

  • Graphie correcte : καιρός (kairós) - les notes emploient “kairos” sans accent
  • Définition : le moment opportun, l’occasion propice, la juste mesure. Chez les Grecs : l’habilité à saisir le bon moment (vs chronos, le temps qui coule). Socrate : “savoir reconnaître les opportunités (le kairos) fait partie de la technique de production”
  • Mobilisation : penser la technique non comme processus fixe mais comme adaptation au moment ; lien avec la métis (ruse, intelligence pratique)

Tyché (τύχη) et Automaton (αὐτόματον)

  • Aristote distingue la tyché (fortune impliquant un agent doué de raison) de l’automaton (hasard qui n’implique pas d’intentionnalité). Tous deux s’opposent à la technè. L’art de Twombly (Barthes) illustre l’automaton dans la pratique artistique

Oppositions conceptuelles structurantes

Technè vs Phusis

L’opposition fondamentale du cours, posée par Aristote dans la Physique (II, 1). La phusis est ce qui naît et se meut “par soi-même” (auto-mouvement) ; la technè est ce qui vient de l’artisan comme cause extérieure. Mais Aristote précise : la technè n’est pas en rupture avec la phusis, elle “comble ses lacunes” ou agit “dans ses interstices”. La technè “imite” parfois la phusis (un médecin guérit comme la nature guérirait elle-même), parfois “achève ce que la phusis ne peut mener à terme”.

Chez Heidegger, cette harmonie aristotélicienne est rompue : la technique moderne (Gestell) force la phusis au-delà de ses propres limites, la réduit à un Bestand. La phusis n’est plus une puissance générative à respecter mais un stock à exploiter.

Chez Verdier : certaines technai (artisanat, cuisine, tissage) restent accordées à la phusis (rythmes cosmiques, saisonnalité) ; la modernité est précisément la rupture de cet accord.

Poiesis vs Praxis

Distinction aristotélicienne fondamentale (Éthique à Nicomaque VI) :

  • Poiesis : activité dont la fin est un produit extérieur à l’acte (la maison est extérieure à la construction)
  • Praxis : activité dont la fin est immanente à l’acte lui-même (bien danser est la fin de la danse)

La technè relève de la poiesis. La politique, l’éthique, l’amitié relèvent de la praxis. Arendt reprend cette distinction : le travail (cycle de consommation) et l’oeuvre (production d’un monde durable) sont des formes de poiesis, tandis que l’action politique est praxis.

Pour Hannah Arendt, la modernité confond tout sous le paradigme de la poiesis (productivisme) et détruit ainsi l’espace de la praxis politique.

Hylé vs Morphé (hylémorphisme)

Théorie aristotélicienne : tout être est une composition de matière (hylé) et de forme (morphé). Dans l’acte technique : l’artisan impose une morphé à une hylé (la forme “lit” au bois). La hylé est le principe de passivité et d’indétermination, la morphé le principe d’activité et de détermination.

Simondon critique cet hylémorphisme dans Du mode d’existence des objets techniques : la matière ne reçoit pas passivement la forme, elle résiste, contraint, co-détermine le résultat. Le modèle aristotélicien méconnaît le “fond opératoire” de la matière. Le cours évoque cela à travers la figure heideggerienne de “l’artisan qui respecte les veines du bois” (les “formes dormantes du bois”).

Technè vs Epistémé

La technè est un savoir-faire productif (poiétique) ; l’epistémé est un savoir contemplatif de l’universel et du nécessaire. La technè porte sur le contingent (ce qui aurait pu ne pas être) ; l’epistémé porte sur le nécessaire. La techné requiert le logos (la raison) mais n’est pas de l’ordre de la théorie pure.

Koyré thématise l’évolution : la technique grecque reste de l’ordre de la technè (à-peu-près) ; la technique moderne devient “technologie” lorsqu’elle s’appuie sur l’epistémé mathématique (Galilée, Descartes). Le logos vient s’adjoindre à la technè pour produire une “technique scientifique”.

Pharmakon : entre remède et poison

Le pharmakon (φάρμακον) est l’opposition la plus complexe car elle est interne au concept même de technique : la technique est simultanément remède (elle comble les manques de la nature, elle conserve la vie) et poison (elle atrophie, aliène, détruit). Platon l’illustre avec l’écriture (Phèdre) ; Stiegler et Derrida l’étendent à toute technique. Rousseau le reformule : la technique promettait la puissance, elle donne l’inégalité et l’aliénation.

Hubris et technique : la démesure prométhéenne

L’hubris (ὕβρις) structure le rapport occidental à la technique depuis le mythe de Prométhée. En volant le feu aux dieux pour le donner aux hommes, Prométhée commet une transgression sacrée (hubris) mais permet aussi l’émergence de la civilisation et des arts (technai). Cette ambivalence fonde la pensée tragique de la technique : la technique est à la fois émancipation (maîtrise du feu, des arts) et sacrilège (défi aux dieux, renversement de l’ordre cosmique).

L’hubris technologique désigne le franchissement d’une limite assignée à l’homme par sa condition mortelle. Elle se distingue de la simple démesure quantitative (produire trop, consommer trop) : c’est une transgression qualitative, un dépassement de la condition humaine. Hier comme aujourd’hui, la technique est vécue comme une puissance de transgression : faire reculer les frontières de l’impuissance est vécu comme une manière de défier les dieux (ou la nature, dans le vocabulaire moderne) avec tous les risques que recèle une telle démesure.

Le fantasme du châtiment de Prométhée enchaîné au Caucase — la vie prise au piège de ses propres possibilités — hante la conscience contemporaine et nourrit le procès contre la technoscience. La bombe atomique, la modification génétique, l’intelligence artificielle, la géoingénierie : autant de techniques qui franchissent une limite jugée “sacrée” et peuvent être pensées comme hubris.

L’oracle de Delphes prescrivait : “Connais-toi toi-même” (gnôthi seautón) et “Rien de trop” (mèdèn ágan). Ces deux injonctions visent à prévenir l’hubris. La tempérance (sophrosunè) s’oppose à l’hubris comme la mesure s’oppose à la démesure. Mais la technique moderne, par sa puissance sans précédent, rend cette tempérance de plus en plus difficile : comment “rien de trop” dans un monde où la croissance est la norme, où la stagnation est perçue comme un échec ?

L’hubris et le pharmakon se croisent : la technique comme hubris-pharmakon est à la fois promesse d’émancipation (remède) et risque de catastrophe (poison). Prométhée est à la fois bienfaiteur de l’humanité et transgresseur puni. La technique est toujours les deux à la fois.

Récapitulatif des graphies : erreurs du cours vs formes correctes

Cours (forme erronée)Forme correcteGraphie grecque
teckné, tecknètechnèτέχνη
fusis, fussisphusisφύσις
poïesispoiesis (ou poiésis)ποίησις
araisonnementarraisonnementGestell (all.)
herassfordënherausfordern-
GelstatungGestaltung-
”la raison” seulelogosλόγος
”la matière” seulehyléὕλη
”la forme” seulemorphé / eidosμορφή / εἶδος

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