Définition

Le pharmakon (φάρμακον) est un terme grec désignant à la fois le remède et le poison. Cette ambivalence constitutive fait du pharmakon un concept central pour penser la technique : tout objet technique, toute innovation peut être remède ou poison selon l’usage qu’on en fait et le contexte dans lequel elle s’inscrit.

Le pharmakon ne relève pas d’une logique du “ou” (remède ou poison), mais du “et” (remède et poison) : les deux dimensions coexistent structurellement. Il ne s’agit pas de choisir entre deux termes sur le même plan, mais de reconnaître l’ambivalence comme propriété intrinsèque de l’objet technique.

Sources

Platon, Phèdre (IVe siècle av. J.-C.)

Dans le Phèdre (274c-275b), Platon expose le mythe de Thot, dieu égyptien qui présente l’écriture au roi Thamous comme un pharmakon destiné à améliorer la mémoire et la sagesse des Égyptiens. Le roi refuse le cadeau en montrant que l’écriture est aussi un poison : elle affaiblira la mémoire vivante (anamnèse) en déléguant le souvenir à des marques extérieures.

L’écriture est pharmakon : remède contre l’oubli, mais poison pour la mémoire intérieure et le dialogue vivant. “Mettant leur confiance dans l’écrit, c’est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans, grâce à eux-mêmes qu’ils feront acte de remémoration.” La question est politique : elle se règle entre dieu, demi-dieu et roi. Le roi juge la technique, il ne l’invente pas.

Bernard Stiegler, La Technique et le Temps (1994-2001)

Philosophe contemporain de la technique, Stiegler reprend et développe le concept de pharmakon pour penser l’ambivalence constitutive de tout objet technique. Dans sa trilogie La Technique et le Temps, il montre que la technique n’est ni bonne ni mauvaise en soi, mais toujours déjà pharmakologique : elle peut augmenter les capacités humaines comme les diminuer.

Stiegler applique cette analyse aux technologies numériques, aux industries culturelles et aux dispositifs de mémoire contemporains.

Jacques Derrida, La Pharmacie de Platon (1968)

Dans ce texte, Derrida déconstruit l’opposition platonicienne entre parole vivante et écriture morte, en montrant que le pharmakon échappe à toute hiérarchisation binaire. L’ambivalence du pharmakon révèle l’impossibilité de fixer un sens stable et univoque.

Mobilisation en épreuve

Le pharmakon est mobilisable pour traiter :

  • L’ambivalence de la technique : dépasser les positions technophiles ou technophobes pour penser la technique comme fondamentalement ambiguë

  • Écriture et mémoire : tension entre mémoire vive (anamnèse, remémoration intérieure) et mémoire externalisée (hypomnèse, traces matérielles)

  • Technologies numériques : analyse critique des effets contradictoires du numérique (connexion/déconnexion, autonomie/dépendance, augmentation/diminution)

  • Philosophie de l’éducation : l’écriture, le livre, les médias comme auxiliaires pédagogiques ambivalents

Concepts liés

  • Ambivalence : coexistence de valeurs contradictoires dans un même objet
  • Technique : savoir-faire et production d’artefacts
  • Mémoire : distinction entre anamnèse (remémoration vivante) et hypomnèse (archive extérieure)
  • Écriture : technique de consignation et de transmission
  • Supplément : ce qui s’ajoute de l’extérieur et transforme ce qu’il complète (Derrida)