| Technè | τέχνη (technē) | Savoir-faire productif orienté vers une fin extérieure : « faire venir ce que la nature ne saurait engendrer d’elle-même » (Aristote). Art et technique sont indissociés chez les Grecs — la scission n’intervient qu’à la Renaissance | Aristote, Physique II ; EN VI, 4 ; Platon, Protagoras | Notion fondatrice de tout sujet. Poser que technè ≠ « technique » moderne, puis montrer la rupture (Heidegger, Gestell) |
| Phusis | φύσις (physis) | Nature comme principe d’auto-mouvement : ce qui naît et croît par soi-même, sans intervention extérieure | Présocratiques ; Aristote, Physique II, 1 ; Heidegger | Opposition structurante technè/phusis. Aristote : la technè agit dans les « interstices » de la phusis. Heidegger : le Gestell force la phusis au-delà de ses limites |
| Poïesis | ποίησις (poiēsis) | Pro-duction : faire advenir quelque chose qui n’était pas encore. Activité dont la fin est extérieure à l’acte (l’objet fabriqué) | Aristote, EN VI, 4 ; Heidegger, La question de la technique | Heidegger : la poïesis ancienne est une « éclosion douce », opposée à la pro-vocation (Herausforderung) de la technique moderne. Distinguer poïesis/praxis dans toute analyse de la production |
| Praxis | πρᾶξις (praxis) | Action dont la fin est immanente à l’acte lui-même : bien agir est déjà la fin, sans produit extérieur | Aristote, EN I, 1 et VI, 5 ; Marx ; Arendt, Condition de l’homme moderne | Arendt : l’action comme initiative politique, au-dessus du travail (nécessité) et de l’œuvre (durabilité). Mobiliser pour analyser si une activité technique est production (poïesis) ou a sa fin en elle-même (praxis) |
| Épistémè | ἐπιστήμη (epistēmē) | Savoir scientifique : connaissance certaine et démonstrative des causes nécessaires et universelles, par opposition à la doxa (opinion) et à la technè (savoir-faire) | Platon, République VI-VII ; Aristote, EN VI, 3 | Koyré : la technologie naît quand la technè se fonde sur l’épistémè mathématisée (Galilée). Distinguer la technique de l’à-peu-près et la technologie de précision |
| Eidos | εἶδος (eidos) | Chez Platon : l’Idée ou Forme intelligible parfaite dont les choses sensibles sont des copies imparfaites. Chez Aristote : forme immanente à la chose elle-même | Platon, Phédon, République, Timée ; Aristote, Métaphysique Z ; Heidegger | L’artisan a en vue l’eidos avant de le réaliser dans la matière : la technique est subordonnée à la forme intelligible. Mobiliser pour penser le rapport modèle/copie et la question du projet |
| Hylè | ὕλη (hylē) | Matière, principe passif et indéterminé en attente d’être mis en forme — « ce en quoi » quelque chose est fait (le bois pour le lit) | Aristote, Physique II, Métaphysique VII ; Simondon | La matière n’est pas purement passive : Simondon montre qu’elle résiste et co-détermine le résultat. Ingold prolonge : l’artisan « suit » la matière plutôt qu’il ne lui impose une forme |
| Morphè | μορφή (morphē) | Forme, configuration, principe actif et déterminant : ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est | Aristote, Physique, Métaphysique ; tradition scolastique | La technè opère en imposant une morphè à une hylè (l’artisan impose la forme « lit » au bois). Simondon conteste cette séparation au profit d’une co-individuation matière/forme |
| Hylémorphisme | ὕλη + μορφή (hylē + morphē) | Doctrine aristotélicienne : tout être est composé de matière et de forme ; l’artisan impose une forme à une matière supposée passive | Aristote ; critiqué par Simondon, Ingold, Deleuze | Schéma à poser puis dépasser en dissertation : Simondon montre que la brique ne reçoit pas passivement sa forme, c’est un processus de prise de forme où la matière est active |
| Logos | λόγος (logos) | Raison discursive, discours rationnel, calcul. « L’homme est un animal qui possède le logos » (Aristote) | Héraclite (logos cosmique) ; Platon ; Aristote ; Heidegger | Le logos distingue la technè de la simple habileté animale : la technique humaine est rationnelle, calculée, transmissible. « Technologie » = technè + logos (terme du XVIIe, repris par Koyré) |
| Nous | νοῦς (nous) | Intellect intuitif : faculté de saisir directement les principes sans raisonnement discursif, intelligence non déductive | Anaxagore (nous cosmique) ; Aristote, De l’âme III, EN VI ; Plotin | Mobiliser pour penser le moment où la technique dépasse le simple calcul (logos) et touche à la compréhension des principes. Pertinent pour la distinction technicien/artiste : l’artiste saisit par le nous ce que le technicien exécute par la technè |
| Telos | τέλος (telos) | Fin, but, achèvement : ce en vue de quoi quelque chose est fait. Aristote en fait l’une des quatre causes (cause finale) | Aristote, Physique II (les quatre causes) | Heidegger reprend les quatre causes pour montrer que la technique n’est pas seulement moyen (cause efficiente) mais dévoilement. La question de la finalité traverse tout sujet sur la technique |
| Dunamis | δύναμις (dynamis) | Puissance, potentialité : ce qu’une chose peut devenir mais n’est pas encore. La matière est en puissance de recevoir une forme | Aristote, Métaphysique IX | Le couple dunamis/energeia structure la compréhension de la fabrication : le marbre est en puissance de devenir statue. La technique actualise ce qui était potentiel |
| Energeia | ἐνέργεια (energeia) | Acte, actualisation, mise en œuvre effective : la puissance réalisée. Le passage de ce qui peut être à ce qui est | Aristote, Métaphysique IX | L’objet technique comme actualisation d’une potentialité. Mobiliser avec dunamis pour penser le processus de fabrication comme passage puissance → acte |
| Ergon | ἔργον (ergon) | Œuvre, ouvrage, fonction propre d’une chose : « ce à quoi » elle est destinée (l’ergon de l’œil est de voir, l’ergon du couteau est de trancher) | Aristote, EN I, 7 ; Arendt | Arendt reprend : l’œuvre (work) installe dans le monde des objets durables, opposée au travail (labor) comme cycle de consommation. Penser ce que produit la technique comme ergon |
| Organon | ὄργανον (organon) | Instrument, outil : ce qui sert d’intermédiaire entre l’agent et la matière | Aristote, Parties des animaux IV | « La main est l’organon des organa (l’outil des outils) » — la main humaine est polyvalente parce que l’homme possède le logos. Lien technique/intelligence incarnée |
| Mimèsis | μίμησις (mimēsis) | Imitation, représentation : la technique imite les processus de la nature ou les prolonge | Platon, République X ; Aristote, Poétique ; Physique II | Aristote : « la technè imite la phusis » — non pas copie servile, mais achèvement de ce que la nature ne peut mener à terme. Double usage : critique platonicienne (copie dégradée) vs prolongement aristotélicien |
| Pharmakon | φάρμακον (pharmakon) | Remède ET poison simultanément : terme à double sens constitutif, ni simplement bon ni simplement mauvais | Platon, Phèdre (mythe de Thot) ; Derrida, La Pharmacie de Platon ; Stiegler | Concept le plus puissant pour penser l’ambivalence de la technique. Mobiliser systématiquement sur les sujets « promesse de la technique ». Stiegler étend le pharmakon à toute technique : l’écriture tue la mémoire vivante (anamnèse) mais permet la transmission |
| Anamnèse | ἀνάμνησις (anamnesis) | Réminiscence, mémoire vivante intérieure : le savoir retrouvé par l’effort de l’âme, sans support extérieur | Platon, Phèdre ; Stiegler | L’écriture comme pharmakon tue l’anamnèse (mémoire vivante) au profit de l’hypomnèse (mémoire externalisée). Leroi-Gourhan prolonge : l’extériorisation de la mémoire est le fondement même de l’humanité |
| Métis | μῆτις (mētis) | Intelligence pratique rusée et adaptative : savoir-faire circonstancié qui s’ajuste à chaque situation par la souplesse et non par la force | Homère, Odyssée ; Detienne et Vernant, Les ruses de l’intelligence (1974) | Intelligence incarnée de l’artisan, opposée au savoir théorique abstrait. Figures mobilisables : Ulysse (polytropos), Dédale (inventeur), Héphaïstos (forgeron divin). Lien avec Verdier : les gestes artisanaux sont guidés par cette intelligence pratique |
| Polytropos | πολύτροπος (polytropos) | « Aux mille tours » : épithète homérique d’Ulysse, incarnation de la métis comme intelligence adaptative et inventive | Homère, Odyssée, premier vers | Mobiliser comme figure de l’artisan-inventeur qui s’adapte aux circonstances. Contraste avec la rationalité planifiée de la technique moderne |
| Kairos | καιρός (kairos) | Moment opportun, occasion propice : l’habileté à saisir le bon moment, temporalité qualitative (vs chronos, le temps qui s’écoule uniformément) | Sophistes ; Hippocrate (médecine) ; Detienne et Vernant | La technè exige de savoir « quand » autant que « comment ». L’artisan saisit le kairos dans son dialogue avec la matière — le potier attend le bon moment pour tourner, le forgeron pour frapper |
| Tyché | τύχη (tychē) | Fortune, hasard impliquant un agent rationnel : ce qui survient sans cause finale ni cause efficiente rationnelle, sans intention | Aristote, Physique II | Aristote distingue tyché (hasard lié à un agent doué de choix) et automaton (hasard sans intentionnalité). Tous deux s’opposent à la technè qui, elle, agit en vue d’une fin délibérée |
| Automaton | αὐτόματον (automaton) | Ce qui advient par soi-même, sans agent rationnel ni raison délibérée : le hasard pur, la spontanéité non intentionnelle | Aristote, Physique II | Distinguer de tyché : l’automaton n’implique aucun agent rationnel. Origine étymologique du mot « automate » — mais l’automate technique supprime précisément ce hasard en mécanisant le mouvement |
| Hubris | ὕβρις (hybris) | Démesure, transgression de l’ordre cosmique assigné à l’homme : franchissement d’une limite jugée sacrée (morale, cosmologique, naturelle) | Hésiode, Travaux et les Jours ; Eschyle, Prométhée enchaîné ; Jonas, Anders | Prométhée = archétype de l’hubris technique (voler le feu = transgression + émancipation). Mobiliser pour la bombe atomique, la modification génétique, la géoingénierie — toute technique qui franchit une limite. Croiser avec pharmakon : l’hubris est à la fois promesse et catastrophe |