Biographie
Philosophe de la technique d’origine chinoise (né à Hong Kong). Formation initiale en ingénierie informatique à l’Université de Hong Kong, puis doctorat en philosophie au Goldsmiths College (Londres) sous la direction de Bernard Stiegler, habilitation en philosophie de la technique à l’Université Leuphana de Lüneburg (Allemagne). Actuellement professeur de philosophie à l’Université Érasme de Rotterdam, titulaire de la chaire Human Conditions et directeur de l’Erasmus Institute for Philosophy and Technology.
Parcours transdisciplinaire : ingénierie informatique, philosophie continentale, pensée chinoise classique. Cette triple formation lui permet de penser la technique à partir de perspectives non-occidentales.
Œuvres principales
-
On the Existence of Digital Objects (2016, préfacé par Stiegler) : penser le mode d’existence des objets numériques à partir de Simondon, proposition d’une ontologie des objets numériques comme relations et non comme substances.
-
The Question Concerning Technology in China: An Essay in Cosmotechnics (2016, trad. fr. La Question de la technique en Chine, 2021) : ouvrage central où il développe le concept de cosmotechnique. Répond à Heidegger en montrant que la technique n’est pas universelle mais plurielle, inscrite dans des cosmologies différentes. Introduit la pensée chinoise classique dans le débat occidental sur la technique.
-
Recursivity and Contingency (2019) : généalogie philosophique de la cybernétique depuis Kant, Schelling et Hegel. La récursivité comme rupture avec le mécanisme cartésien et comme anticipation de la pensée systémique. Lie l’organique, le cybernétique et le cosmologique.
-
Art and Cosmotechnics (2021) : prolongement esthétique du concept de cosmotechnique, penser l’art et le design comme expressions de rapports cosmologiques distincts.
Concepts clés
Cosmotechnique
Concept central élaboré dans The Question Concerning Technology in China. La cosmotechnique désigne l’unification du cosmos et de la morale à travers des activités techniques. Contre l’universalisme de Heidegger qui présente la technique moderne comme destin planétaire unique, Hui propose que toute technique s’inscrit dans une cosmologie particulière.
Il n’existe pas de technique universelle, mais des cosmotechniques plurielles : façons culturellement situées de penser et pratiquer la technique. La technique chinoise (inscrite dans le Dao, le Qi, la correspondance Ciel-Terre-Homme) diffère structurellement de la technique occidentale moderne (arraisonnement, extractivisme, volonté de maîtrise).
Enjeu politique : ouvrir un espace pour penser des alternatives à la modernité technologique occidentale sans verser dans l’essentialisme culturel.
Technodiversité
Conséquence du concept de cosmotechnique : si les techniques sont culturellement situées, alors la pluralité technique est constitutive et non accidentelle. La technodiversité s’oppose à la convergence technologique globale (standardisation, uniformisation planétaire).
Critique du capitalisme numérique : l’expansion mondiale de la Silicon Valley efface la technodiversité au profit d’un modèle unique. Plaidoyer pour la préservation et la réinvention de traditions techniques locales, non comme folklore mais comme alternatives épistémologiques et politiques.
Lien avec l’Anthropocène : la crise écologique découle en partie de la destruction de la technodiversité, remplacée par un système technique homogène et extractiviste.
Récursivité
Développée dans Recursivity and Contingency. La récursivité désigne un mode de pensée et d’organisation où le système se rapporte à lui-même, s’auto-organise par feedback. Généalogie depuis la philosophie de la nature allemande (Kant, Schelling) jusqu’à la cybernétique (Wiener, Ashby).
Hui montre que la récursivité marque une rupture avec le mécanisme cartésien : passage de la causalité linéaire à la causalité circulaire, de la machine-outil à la machine-système. Cette rupture anticipe l’informatique et l’intelligence artificielle.
Lien avec Simondon : la récursivité est ce qui permet de penser l’individuation technique comme processus d’auto-organisation, non comme application d’une forme à une matière.
Contingence
Dimension irréductible dans tout système récursif. Contre le déterminisme cybernétique, Hui insiste sur la contingence : les systèmes techniques ne sont jamais entièrement prévisibles ni maîtrisables. La contingence ouvre l’espace du politique dans la technique.
La multiplicité cosmotechnique est elle-même contingente : il n’y a pas de nécessité à l’universalisme technique, mais une construction historique qu’il est possible de défaire.
Pensée de la technique
Hui prolonge et déplace Simondon, Stiegler et Heidegger. Contre Heidegger, il refuse l’idée d’une essence unique de la technique moderne (l’arraisonnement) et montre que cette universalisation est elle-même un geste impérialiste. La technique européenne moderne n’est pas la technique, mais une cosmotechnique parmi d’autres.
Avec Simondon, il pense la technique comme mode d’existence autonome, mais refuse l’abstraction philosophique qui ignore les inscriptions culturelles concrètes. La pensée simondonienne reste trop européenne, trop universaliste.
Avec Stiegler, il insiste sur le pharmakon technique (remède et poison) mais critique l’absence de pluralisme : Stiegler reste prisonnier d’une pensée occidentale de la technique. Hui propose de “provincialiser” la philosophie européenne de la technique.
Rapport technique/cosmologie : toute pratique technique présuppose une cosmologie (un ordre du monde, un rapport au Ciel-Terre-Homme, une métaphysique de la nature). La technique chinoise classique s’inscrit dans le Dao, la pensée des correspondances et des souffles (Qi), la recherche d’harmonie entre l’homme et le cosmos. La technique occidentale moderne présuppose la séparation sujet/objet, la mathématisation de la nature, la volonté de maîtrise.
Influence et références
Filiation philosophique directe : Bernard Stiegler (directeur de thèse), Gilbert Simondon (référence majeure pour l’ontologie technique), Martin Heidegger (interlocuteur critique sur la question de la technique).
Autres références occidentales : André Leroi-Gourhan (technologie et culture), Gotthard Günther (logique polycontexturale et conscience des machines), Gregory Bateson (cybernétique et écologie de l’esprit), Joseph Needham (historien des sciences et techniques en Chine).
Références chinoises : pensée néoconfucéenne moderne (Feng Youlan, Mou Zongsan), pensée bouddhiste japonaise (Keiji Nishitani, école de Kyoto), classiques chinois (cosmologie Han, pensée du Dao).
Critique de la modernité technologique
Hui analyse le capitalisme numérique comme phase terminale de l’universalisme technique occidental. La Silicon Valley impose un modèle technique unique (économie de plateforme, surveillance algorithmique, exploitation des données) qui détruit toute technodiversité.
Critique de l’accélérationnisme : contre ceux qui appellent à accélérer la dynamique capitaliste-technologique pour la dépasser, Hui plaide pour un ralentissement, une bifurcation vers des cosmotechniques alternatives. L’accélération ne produit que l’intensification du même.
Anthropocène : la crise écologique globale n’est pas le résultat de “la technique en général” mais d’une cosmotechnique particulière (occidentale moderne) devenue hégémonique. La sortie de l’Anthropocène passe par la réinvention de la technodiversité, le retour à des formes de technique inscrites dans des cosmologies non-extractivistes.
Diagnostic : nous sommes dans une impasse où la technique moderne a atteint ses limites (écologiques, sociales, anthropologiques) mais aucune alternative n’est encore formulée. Le concept de cosmotechnique ouvre cet espace de pensée.
Mobilisation en épreuve
Yuk Hui est mobilisable pour la question “La technique” (programme agrégation Design & Métiers d’Art) dans plusieurs directions :
Critique de l’universalisme technique : contre l’idée que la technique serait partout la même, montrer avec Hui qu’il existe des cosmotechniques plurielles. Permet de décentrer le débat occidental (Heidegger, Ellul, Simondon) et d’introduire des perspectives non-européennes.
Design décolonial et technodiversité : le design contemporain peut-il échapper à la standardisation globale ? Hui offre un cadre théorique pour penser des alternatives techniques ancrées dans des cosmologies locales. Pertinent pour les sujets sur l’engagement du designer, les alternatives au productivisme, la préservation des savoir-faire.
Technique et cosmologie : montrer que toute pratique technique (y compris le design et les métiers d’art) présuppose une vision du monde, un rapport au cosmos. Permet de politiser la question technique : choisir une technique, c’est choisir une cosmologie.
Anthropocène et bifurcation : face à la crise écologique, la technodiversité comme alternative à l’universalisme extractiviste. Hui permet de formuler une critique radicale de la modernité technique sans tomber dans le primitivisme ou la nostalgie.
Récursivité et intelligence artificielle : pour les sujets touchant au numérique, à l’automatisation, à l’IA, mobiliser la généalogie de la récursivité. Permet de penser l’IA non comme nouveauté absolue mais comme aboutissement d’une longue histoire philosophique (Kant, Hegel, cybernétique).
Continuation de Simondon et Stiegler : Hui est le continuateur contemporain de ces deux penseurs majeurs au programme. Permet de montrer que la pensée technique française reste vivante et se déploie désormais dans un cadre transnational.
Limites : Hui est un auteur récent, peu cité dans les rapports de jury. Ne pas en faire l’axe principal d’une dissertation mais l’utiliser comme ouverture, élargissement, décentrement des références canoniques (Heidegger, Simondon, Ellul).
Liens
- Gilbert Simondon - référence majeure, critique de l’universalisme simondonien
- Bernard Stiegler - directeur de thèse, prolongement et décentrement
- Martin Heidegger - interlocuteur critique sur la question de la technique
- André Leroi-Gourhan - technique et culture, anthropologie technique
- Anthony Masure - design et décolonisation, convergences possibles
- La technique - question au programme
- Hylémorphisme - critique simondonienne que Hui reprend
- Jacques Ellul - universalisme technique critiqué par Hui