Biographie
Anthony Masure (né vers 1985) est professeur associé et responsable de la recherche à la Haute École d’Art et de Design de Genève (HEAD-Genève, HES-SO) depuis 2019. Agrégé d’arts appliqués et ancien élève du département design de l’ENS Cachan, il a soutenu en 2014 une thèse en esthétique dirigée par Pierre-Damien Huyghe à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne sur le design des programmes. Il a ensuite été maître de conférences en design à l’université Toulouse Jean Jaurès (laboratoire LLA-CRÉATIS). Cofondateur de la revue de recherche Back Office et du projet Réel-Virtuel, il développe une pensée critique des technologies numériques ancrée dans le design et la philosophie technique.
Œuvres principales
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Le design des programmes. Des façons de faire du numérique (thèse, 2014) : Interroge les implications philosophiques et esthétiques de la conception logicielle, en s’appuyant sur des auteurs comme Derrida, Arendt, Benjamin et Simondon. Propose une archéologie critique du design computationnel depuis Vannevar Bush (1945) jusqu’aux pratiques contemporaines (GitHub).
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Design et humanités numériques (B42, 2017) : Essai critiquant la vision instrumentale des technologies numériques dans les humanités et proposant une approche où le design repense les modalités d’accès et de production de la connaissance, au-delà de la simple numérisation et de l’optimisation.
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Artificial Design: Creation versus Machine Learning (HEAD Publishing, 2023) : Analyse critique du design génératif et de l’automatisation par le machine learning, questionnant les rapports entre création humaine et production algorithmique.
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Articles majeurs : « Subjectivités computationnelles et consciences appareillées » (Multitudes, 2016), « Le design de la transparence : une rhétorique au cœur des interfaces numériques » (Multitudes, 2018), « L’injonction à la créativité dans le design » (2016).
Concepts clés
Design computationnel
Le design computationnel désigne pour Masure l’ensemble des pratiques et réflexions portant sur la conception avec et des programmes informatiques. Il ne s’agit pas seulement d’utiliser des outils numériques, mais de penser ce que signifie concevoir dans un environnement où le code, les algorithmes et les interfaces structurent les possibles. Masure cherche à dépasser la vision instrumentale du logiciel pour interroger ce qui, dans les programmes, échappe à la planification et au contrôle : l’imprévisible, l’émergent, l’inventif.
Esthétique des interfaces
Masure analyse les interfaces numériques non comme de simples surfaces de médiation, mais comme des dispositifs socio-techniques qui structurent nos rapports au monde et aux savoirs. Il critique notamment la rhétorique de la transparence et de l’intuitivité, qui masque les logiques de contrôle et les présupposés idéologiques inscrits dans les architectures d’interaction. Les interfaces ne sont pas neutres : elles façonnent des « subjectivités computationnelles » et des « consciences appareillées ».
Critique du solutionnisme technologique
Reprenant la notion de « solutionnisme » d’Evgeny Morozov, Masure dénonce l’idéologie selon laquelle toute complexité sociale, politique ou culturelle peut être résolue par une innovation technique. Cette critique traverse son analyse des humanités numériques (où la numérisation devient une fin en soi), du design centré utilisateur (qui réduit l’humain à des usages prévisibles) et de la transparence algorithmique (qui ne suffit pas à garantir une compréhension politique des systèmes).
Raison computationnelle
Prolongeant la notion de « raison graphique » (Jack Goody), Masure développe celle de « raison computationnelle » pour désigner la manière dont les technologies numériques structurent la pensée, les modes de connaissance et les formes de subjectivité. La raison computationnelle ne se réduit pas à l’usage de l’ordinateur : elle implique une transformation des catégories du savoir, de l’action et de la perception.
Design spéculatif et critique
Masure mobilise les pratiques de design spéculatif et critique (Dunne & Raby) pour explorer des alternatives aux formes dominantes du design numérique. Il s’agit de concevoir non pour optimiser ou résoudre, mais pour ouvrir des questionnements, rendre visibles les logiques techniques enfouies, et imaginer d’autres rapports possibles aux technologies.
Pensée de la technique et du numérique
La pensée de Masure s’inscrit dans le prolongement de la philosophie technique française contemporaine, notamment celle de Gilbert Simondon et Bernard Stiegler. De Simondon, il retient la nécessité d’une « culture technique » qui dépasse l’opposition utilitaire/esthétique et reconnaît aux objets techniques une existence propre, irréductible à leurs usages. Le design des programmes devient alors une manière de penser l’individuation technique : ce qui n’est pas prévisible dans les programmes, ce qui émerge de leur fonctionnement concret.
De Stiegler, Masure hérite l’idée que la technique est constitutive de l’humain (et non un simple instrument) et que les technologies numériques contemporaines engagent une transformation profonde des capacités psychiques et collectives. Il prolonge cette réflexion en analysant comment le design algorithmique et les interfaces façonnent de nouvelles formes de subjectivation.
Masure s’intéresse également aux travaux de Yuk Hui sur la diversité des cosmotechniques (contre l’universalisme technologique) et sur la nécessité de penser la technique au-delà de la seule tradition occidentale. Cette ouverture permet de questionner l’hégémonie de certaines formes de design numérique (Silicon Valley, design thinking) et d’imaginer des voies alternatives.
Enfin, Masure mobilise des auteurs comme Jacques Derrida (déconstruction, trace), Hannah Arendt (action, natalité), Walter Benjamin (reproductibilité technique) pour interroger les présupposés des discours sur l’innovation, la nouveauté, l’automatisation. Il s’agit de déjouer le déterminisme technologique et le solutionnisme en montrant que les technologies numériques ne sont pas des données neutres, mais des constructions historiques, politiques, esthétiques.
Influence et références
- Gilbert Simondon : culture technique, individuation, mode d’existence des objets techniques
- Bernard Stiegler : organologie, pharmacologie des techniques, prolétarisation des savoirs
- Yuk Hui : cosmotechnique, diversité technique, pensée technique non-occidentale
- Pierre-Damien Huyghe : esthétique, design, arts appliqués, pensée de l’art contemporain
- Jacques Derrida : déconstruction, trace, écriture
- Hannah Arendt : action, natalité, condition humaine
- Walter Benjamin : reproductibilité technique, expérience, aura
- Evgeny Morozov : solutionnisme technologique, critique du techno-déterminisme
- Jack Goody : raison graphique, technologies de l’intellect
- Lev Manovich : software studies, logiciel comme médium culturel
- Dunne & Raby : design spéculatif, critical design
Mobilisation en épreuve
Masure est mobilisable dans plusieurs contextes de l’agrégation d’arts appliqués :
Design et technique : Masure permet de penser le design contemporain dans son rapport constitutif aux technologies numériques, au-delà de la simple instrumentalisation. Il offre un cadre conceptuel pour articuler design, computation et philosophie technique.
Esthétique des interfaces et du numérique : Son analyse des interfaces comme dispositifs socio-techniques permet de dépasser les approches fonctionnalistes (UX/UI) et d’interroger les enjeux politiques, esthétiques et existentiels des environnements numériques.
Critique du solutionnisme et du design thinking : Masure fournit des outils pour questionner les idéologies dominantes du design (innovation, disruption, user-centric design) et leurs effets d’invisibilisation des rapports de pouvoir.
Rapport entre design et philosophie : Héritier de Pierre-Damien Huyghe, Masure illustre comment la philosophie technique (Simondon, Stiegler, Hui) peut nourrir une pensée critique du design, et réciproquement comment le design peut constituer un terrain d’expérimentation philosophique.
Humanités numériques et savoirs : Dans le contexte de la transmission des savoirs (y compris en préparation à l’agrégation), Masure invite à interroger les présupposés des outils numériques et à penser autrement les rapports entre technique et connaissance.
Exemples de sujets : « Le design peut-il se passer de la technique ? », « Les interfaces numériques sont-elles neutres ? », « Innovation et création sont-elles synonymes ? », « Le design est-il un humanisme ? », « Que signifie concevoir à l’ère algorithmique ? »
Liens
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Design engagé - critique du solutionnisme