Identité

  • Dates : 1948-
  • Nationalité : Américaine
  • Discipline : Histoire de l’art
  • Affiliation : Institute of Fine Arts (NYU)
  • Contexte : Historien de l’art spécialiste des rapports entre art moderne et culture de masse. Son article de 1982 est l’un des textes fondateurs de la New Art History anglophone, traduit en français en 1987

Concepts clés

Thèse centrale : la dette niée

Dans “Modernism and Mass Culture in the Visual Arts” (1982), Crow défend la thèse suivante : l’avant-garde se renouvelle en empruntant des matériaux à la culture populaire, mais nie systématiquement cette dette au profit d’un discours sur l’autonomie formelle. Cette négation est structurelle - elle n’est pas une hypocrisie individuelle mais une condition de possibilité du discours moderniste lui-même.

Cette structure de déni est visible dès les premiers commentateurs : Mallarmé commentant Manet, Signac défendant le néo-impressionnisme, puis Greenberg théorisant l’avant-garde. Dans chaque cas, l’emprunt aux formes populaires est recouvert par un discours sur la pureté formelle.

Distinction modernisme / avant-garde

Crow distingue deux concepts souvent confondus :

  • Modernisme : pratique autocritique et autonome, repli sur les conditions spécifiques du medium, questionnement des conventions de la discipline (sens greenbergien)
  • Avant-garde : tactiques extra-artistiques, provocations publiques, mode de vie de groupe, interventions dans l’espace social - pratiques qui excèdent la sphère strictement artistique

Cette distinction permet de voir que les néo-impressionnistes, par exemple, pratiquent une avant-garde (engagement social, réseaux militants) tout en produisant un discours moderniste (autonomie formelle, pureté chromatique). La tension entre les deux est précisément ce que leur position doit masquer.

David et Courbet comme précurseurs

Avant l’impressionnisme, deux moments où l’art d’opposition s’adresse explicitement à un public populaire, sans masquer sa visée sociale :

  • David au Salon de 1785 (Le Serment des Horaces) : art républicain adressé à un public civique, bipolarisation réelle du public entre partisans et adversaires de l’Ancien Régime
  • Courbet au Salon de 1850 (L’Enterrement à Ornans, Les Casseurs de pierres) : art paysan et prolétarien assumé, sans médiation formelle ni discours sur l’autonomie

Ces deux moments représentent pour Crow une avant-garde sans refoulement de sa dimension politique - ce que l’impressionnisme ne peut plus se permettre dans le contexte de marchandisation de l’art de la seconde moitié du XIXe siècle.

Le premier Greenberg (1939) vs le Greenberg tardif

Crow opère une distinction interne à l’oeuvre de Greenberg :

Greenberg 1939 (Avant-Garde and Kitsch, Partisan Review) : dans ce texte, Greenberg affirme que « la culture de masse est antérieure et déterminante ; le modernisme en est l’effet ». Le kitsch n’est pas simplement le contraire de l’art - il est la condition qui rend nécessaire le repli moderniste sur l’autonomie formelle. Ce premier Greenberg reconnaît l’interdépendance des deux sphères.

Greenberg tardif (années 1950-60, formalisme avancé) : la culture de masse disparaît du cadre analytique. Elle n’est plus qu’une pression négative - répulsion jamais attraction - sans interdépendance positive avec l’art d’avant-garde. Le modernisme se suffit à lui-même, il n’a plus besoin de la culture de masse pour se définir.

Pour Crow, ce glissement trahit une régression théorique : le premier Greenberg était plus honnête sur les conditions d’émergence du modernisme.

La distinction culture populaire / kitsch chez Greenberg

Crow relève aussi que Greenberg opère une distinction que ses commentateurs oublient souvent :

  • Culture populaire (au sens pré-moderne) : culture d’une communauté intégrée, tradition vivante, antes à l’industrialisation
  • Kitsch : phénomène strictement moderne, lié à l’urbanisation, aux migrants ruraux arrachés à leurs traditions, à la simili-culture marchande

Le kitsch n’est pas la culture populaire dégradée : il en est le substitut dans un monde où la communauté traditionnelle a été détruite par le capitalisme industriel.

Interdépendance et cycle de récupération

Crow décrit un cycle structurel : l’avant-garde innove en puisant dans des formes populaires - les bals, guinguettes, spectacles de rue chez les impressionnistes ; les affiches et chromos chez les cubistes - avant d’être à son tour récupérée par le marché et la culture de masse. Cette circulation n’est pas accidentelle : elle est le moteur même du renouvellement moderniste.

Oeuvres de référence

  • “Modernism and Mass Culture in the Visual Arts” (1982, in Modernism and Modernity, Halifax) - Traduit en français : “Modernisme et culture de masse dans les arts visuels”, Les Cahiers du musée national d’art moderne, n° 19-20, juin 1987. Texte fondateur sur la dette niée de l’avant-garde envers la culture populaire
  • Painters and Public Life in Eighteenth-Century Paris (1985) - Étude du public de l’art au XVIIIe siècle
  • Modern Art in the Common Culture (1996) - Recueil incluant l’article de 1982

Mobilisation en épreuve

Dépassement de l’opposition art savant / kitsch. L’art d’avant-garde se nourrit du spectacle populaire tout en niant cette dette - ce double mouvement est la clé du discours moderniste. Permet de nuancer Greenberg (en opposant Greenberg 1939 au Greenberg tardif) et de relier Signac et Schapiro dans une même problématique.

À croiser avec Signac (la position que Crow analyse), Schapiro (le seul à avoir thématisé la complicité impressionnisme/consommation), Greenberg (dont Crow déconstruit la trajectoire).

  • Art d’avant-garde et spectacle populaire (spectacle)
  • Opposition art savant / culture de masse (spectacle)
  • La dette niée : structure du discours moderniste

Révision

Sources

  • (contexte art/culture de masse)

Liens