Référence
Homère, Odyssée (tradition orale, fixée par écrit vers 750-700 av. J.-C.) Traductions de référence : Victor Bérard (1924), Philippe Jaccottet (1982), Leconte de Lisle (1867).
Distinction Iliade / Odyssée
Erreur fréquente : confondre les deux épopées homériques.
- Iliade : guerre de Troie (dix ans de siège), colère d’Achille, mort d’Hector, armes et exploits guerriers. La technique y apparaît surtout dans la fabrication du bouclier d’Achille par Héphaïstos (chant XVIII), ekphrasis fondatrice : la technique divine comme cosmos miniature, représentation du monde entier gravée sur le métal.
- Odyssée : retour d’Ulysse à Ithaque (vingt ans d’absence), épreuves, reconnaissance, ruse. La technique n’est plus le fait des dieux mais de l’homme lui-même : savoir-faire artisanal (technè), intelligence rusée (métis), adaptation à la circonstance.
Cette fiche porte sur l’Odyssée et la place de la technique comme métis (intelligence rusée, pratique) et technè (savoir-faire concret).
La technique dans l’Odyssée : exemples clés
1. Pénélope et la toile (chants II, XIX, XXIV)
Pénélope, assiégée par les prétendants qui veulent la contraindre au remariage, invente une ruse de tissage : elle promet de choisir un époux quand elle aura achevé le linceul de Laërte, son beau-père. Elle tisse le jour et défait la nuit ce qu’elle a tissé. Trois ans durant, la ruse fonctionne ; elle est finalement découverte par ses servantes qui la dénoncent.
L’épisode est raconté trois fois dans le poème (chants II, XIX, XXIV), chaque fois avec de légères variantes — le poète lui-même en souligne l’importance structurelle. Le grec dolon (ruse, tromperie) et tolupeuo (dévider, tramer) se superposent : Pénélope “trame sa ruse” au sens propre et figuré (chant XIX, vers 137).
L’épithète homérique de Pénélope est périphrôn (sage, circonspecte, “qui réfléchit bien autour”), présente cinquante fois dans le poème. Elle désigne une intelligence pratique, non théorique.
Mobilisation : la technique n’est pas seulement production d’objet ; elle est maîtrise du temps. Pénélope ne fabrique pas pour construire mais pour différer, pour créer un entre-deux temporel qui préserve son autonomie. Le tissage comme art du délai : résistance par le faire, non par l’affrontement direct. Métaphore de la métis : la toile et la ruse sont tramées ensemble.
2. Le lit d’Ulysse et la reconnaissance (chant XXIII)
C’est l’épisode central de la reconnaissance. De retour à Ithaque, encore déguisé en mendiant, Ulysse vient d’abattre les prétendants. Pénélope doute : elle tend un piège. Elle ordonne à la nourrice Euryclée de déplacer hors de la chambre le lit conjugal pour l’installer ailleurs.
Ulysse s’indigne aussitôt : il est impossible de déplacer ce lit. Car lui-même l’a construit, des années auparavant, autour d’un tronc d’olivier vivant enraciné dans le sol. Il en décrit la fabrication avec précision : il a d’abord taillé le tronc en pied de lit, creusé, poli, ajusté les montants, incrusté d’or, d’argent et d’ivoire, tendu les courroies. La chambre elle-même a été bâtie autour de cet arbre. Nul ne peut déplacer ce lit sans abattre l’olivier — sans trahir le secret.
Pénélope alors se jette dans ses bras. Ce signe est infalsifiable : seuls eux deux (et une servante) le connaissent. Le secret de fabrication devient le signe de l’identité.
Mobilisation : la technique comme marque d’identité, trace du sujet dans l’objet fabriqué. L’objet porte la mémoire de son auteur — le savoir-faire est une signature. On retrouve ici l’idée d’une technique qui dépasse la simple utilité : le lit n’est pas seulement un meuble, il est un gage, un serment de fidélité matérialisé. La connaissance technique (savoir comment on a fabriqué) est une connaissance intime, non transmissible. Opposition et dépassement simultanés : nature (olivier vivant, racines) et culture (lit façonné) coexistent dans un seul objet, l’un ne peut exister sans l’autre. La technique ici ne domine pas la nature ; elle compose avec elle.
3. Le radeau d’Ulysse (chant V, vers 228-262)
Retenu depuis sept ans par la nymphe Calypso sur l’île d’Ogygie, Ulysse obtient enfin l’ordre des dieux (transmis par Hermès) de le laisser partir. Calypso lui fournit les outils : une grande hache à double tranchant, une herminette, et des pièces d’assemblage. Ulysse choisit lui-même les arbres, abat vingt troncs, les équarrit à la hache, les plane au cordeau. Il assemble les poutres, les cheville, monte le gaillard, le bordage, le mât et sa vergue, installe la barre à gouverner, ceint le radeau de claies d’osier contre la vague. Calypso tisse la voile ; lui construit l’embarcation.
“Il abattit vingt troncs, les dégrossit à coups de hache, les plana savamment et les équarrit au cordeau. Calypso […] apportait les tarières. Ulysse alors perça et chevilla ses poutres […] et fit son bâtiment. Les longueur et largeur qu’aux plats vaisseaux de charge donne le constructeur qui connaît son métier, Ulysse les donna au plancher du radeau.” (trad. Bérard, chant V)
La description insiste sur la compétence : Ulysse travaille “comme un homme qui sait bien travailler”, selon la mesure du bon artisan. Il n’est pas un dieu ; il est un homme compétent.
Mobilisation : la technique comme condition de l’autonomie. Le radeau n’est pas un objet de prestige ; c’est l’instrument du retour, de la liberté recouvrée. Ulysse se sauve lui-même par son savoir-faire. L’épithète polutropos (πολύτροπος, “aux mille tours”, vers I.1) désigne précisément cette capacité d’adaptation universelle : l’homme qui peut tout faire, qui s’adapte à toute situation. La technè comme autonomie existentielle.
4. L’arc d’Ulysse (chant XXI)
Pénélope propose aux prétendants une épreuve : celui qui bandere l’arc d’Ulysse et lancera une flèche à travers les douze haches emporttera sa main. L’arc est celui d’Ulysse, précieux, tendu d’une façon particulière. Les prétendants essaient l’un après l’autre, échauffent l’arc à la graisse pour l’assouplir, rien n’y fait. Antinoos et Eurymaque, les plus forts, renoncent. Ulysse, toujours déguisé en mendiant, obtient de tenir l’arc. Il l’examine longuement, comme un luthier inspecte son instrument, puis le bande sans effort, coche la flèche et la tire à travers toutes les haches.
“Le divin Ulysse qui avait enduré mille souffrances […] saisit une flèche rapide […] visant tout droit et sans quitter son siège, il la décocha. Elle ne manqua aucune des haches, du premier trou jusqu’au dernier, et ressortit après les avoir traversées toutes.” (trad. Tronc, chant XXI)
Mobilisation : la technique comme compétence incorporée, non transférable. L’arc “reconnaît” son maître — non par magie, mais parce que le savoir-faire est une connaissance du corps, une mémoire musculaire et sensorielle. Les prétendants ont la force ; Ulysse a le savoir faire. Maîtriser l’outil = être le maître légitime. La légitimité du roi s’exprime ici par la compétence technique, non par la naissance ou la force brute.
5. Le cheval de Troie (chant VIII, 492-495)
Ce n’est pas Ulysse qui le construit : le cheval de bois est fabriqué par Épéios, assisté d’Athéna. Mais c’est Ulysse qui en conçoit la ruse et qui “conduit le piège dans la ville”. À la cour du roi Alcinoos, Ulysse demande à l’aède Démodocos de chanter cet épisode :
“Et dis-nous l’histoire du cheval de bois, que fit avec Épeios Athéna, et comment le divin Ulysse introduisit ce piège dans la ville, avec son chargement des pilleurs d’Ilion.” (trad. Bérard, chant VIII, 492-495)
Le cheval de Troie est la ruse technique par excellence : un artefact dont la fonction est l’inverse de son apparence. Le cadeau est un piège, la statue est une machine de guerre, l’offrande est une menace. La technique comme dissimulation, inversion de sens, tromperie par la forme.
Mobilisation : la technique au service de la métis, non de la force. Le cheval de Troie est l’archétype de la technique ambivalente : il a l’apparence d’un don sacré (doron) et la fonction d’un instrument de destruction. Pharmakon au sens le plus littéral : remède et poison dans un même objet. Ulysse comme inventeur de cette ruse technique confirme que la métis est son attribut essentiel.
6. La métis d’Ulysse : Polyphème et le nom “Personne” (chant IX)
Dans la grotte du Cyclope Polyphème, Ulysse combine technique et ruse verbale. Il aiguise un pieu d’olivier au feu et l’enfonce dans l’oeil unique du Cyclope pour l’aveugler. Mais avant d’agir, il a déclaré se nommer “Outis” (Personne en grec). Quand Polyphème aveuglé crie à ses voisins “Personne me tue !”, les autres Cyclopes répondent “Si personne ne te tue, c’est que Zeus t’envoie une maladie” et repartent dormir.
La ruse est double : technique (le pieu de bois, chauffé et durci au feu, transformé en instrument d’aveuglement) et verbale (le jeu sur le nom Outis / mètis — “personne” / “ruse” — que les Anciens entendaient comme un jeu de mots voulu).
Mobilisation : la technique n’est jamais pure instrumentalité. Elle est toujours liée à la ruse, au langage, à l’intelligence de la situation. La métis articule outil et parole : l’un sans l’autre ne suffit pas. Ulysse n’aurait pas pu s’échapper en aveuglant le Cyclope sans avoir d’abord neutralisé les secours possibles par le jeu sur le nom. La technique au sens le plus fort est cette coordination entre faire et dire, entre technè et logos, qui n’appartient qu’à l’homme.
Concept central : la métis (μῆτις)
La métis est une forme d’intelligence pratique que Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant ont réhabilitée et analysée dans Les ruses de l’intelligence. La métis des Grecs (Flammarion, 1974). Longtemps écartée par la tradition universitaire au profit du logos et de la contemplation rationnelle, la métis est l’intelligence de la ruse, du savoir-faire, de l’adaptation.
Ses caractères :
- Polymorphie : elle se plie à toutes les formes, s’adapte à chaque situation
- Réversibilité : elle retourne la force de l’adversaire contre lui-même
- Kairos : elle agit au bon moment, saisit l’occasion (le moment opportun)
- Dissimulation : elle avance masquée, agit de biais plutôt que de front
Ulysse en est la figure tutélaire. Il est polutropos (πολύτροπος, “aux mille tours”, premier vers de l’Odyssée), polumètis (πολύμητις, “aux mille ruses”), polumèkhanos (πολύμηχανος, “ingénieux, aux mille ressources”). Ces épithètes ne sont pas des synonymes : elles accumulent les facettes d’une même intelligence pratique et adaptative.
La métis s’exerce, selon Détienne et Vernant, dans des domaines très divers mais toujours à des fins pratiques : savoir-faire de l’artisan, habileté du navigateur, prudence du politique, art du pilote qui dirige son navire dans la tempête. La technè et la métis sont indissociables : la technique efficace est toujours rusée, adaptée, circonstancielle.
Opposition fondatrice : métis (intelligence rusée, pratique, adaptative) vs logos (raison discursive, démonstrative, universelle). La métis est une forme d’intelligence technique antérieure à la philosophie rationnelle — et que Platon tentera précisément d’exclure au profit de l’épistémè.
Filiations et mobilisation en épreuve
Héritages philosophiques :
- Platon : critique de la métis comme tromperie et illusion. Dans le Ménon et la République, la technique (mimesis, simulation) est du côté de l’apparence, non de la vérité. Ulysse incarne le sophiste, l’homme aux mille visages — ce que Platon condamne au profit du philosophe-roi, maître de la vérité stable.
- Aristote : intègre partiellement la métis dans la phronésis (prudence pratique) et dans la technè comme disposition acquise à produire selon la droite règle (Éthique à Nicomaque, VI, 3-5). La technè aristotélicienne partage avec la métis homérique son caractère pratique, situationnel et incorporé.
- Heidegger : la technique comme alètheia (dévoilement, mise au jour de ce qui était caché) — mais l’Odyssée montre l’autre face : la technique est aussi voilement, ruse, dissimulation. Le cheval de Troie, la toile de Pénélope, le nom “Personne” : autant de techniques qui cachent plutôt qu’elles ne révèlent. La métis est l’ombre de l’alètheia.
Mobilisation en épreuve :
- La technique n’est jamais neutre : elle est toujours prise dans un réseau de ruse, de temporalité, de mémoire (Pénélope tisse, défait, attend ; le lit est une archive vivante de l’intimité conjugale).
- La technique comme condition de l’autonomie : le radeau d’Ulysse — se sauver soi-même par son savoir-faire, sans secours divin. La technè comme émancipation.
- La technique comme marque d’identité : le lit et l’arc — l’objet fabriqué porte la signature de son auteur. La compétence technique est une forme d’identité non falsifiable.
- La métis comme intelligence technique : adaptation au kairos, ruse, savoir incorporé. La métis précède et déborde la raison instrumentale moderne.
- Tension technè / métis : y a-t-il continuité ou rupture ? La technè (savoir-faire artisanal, production) et la métis (ruse, adaptation) peuvent-elles être distinguées ? L’Odyssée suggère qu’elles sont les deux faces d’une même intelligence pratique : Ulysse est artisan et rusé dans le même geste.