Repères

  • Période : 1966-1978 environ pour le mouvement radical stricto sensu ; prolongements avec Memphis (1981) et les héritages postmodernes jusqu’aux années 1990
  • Géographie : Florence (Archizoom, Superstudio), Milan (Mendini, Sottsass, Branzi après 1974), avec relais londonien (Archigram)
  • Contexte : contestation post-68, crise du fonctionnalisme et du modernisme corbuséen, essor de la société de consommation, influence du pop art et du situationnisme ; en Italie, “miracle économique” des années 1960 et désenchantement politique
  • Groupes : Archizoom Associati, Superstudio, (Archigram), Global Tools, Alchimia, Memphis

Caractéristiques

Le design radical italien ne cherche pas à créer de “beaux objets” fonctionnels : il critique la société de consommation et le fonctionnalisme en les poussant jusqu’à l’absurde. L’utopie critique (ou utopie négative) est son mode opératoire : projeter des mondes impossibles pour rendre visible la logique du monde réel. L’ironie, la provocation et la culture populaire sont ses outils.

Principes :

  • Contre-design : refus de la production industrielle comme finalité du design ; le projet comme outil critique plutôt que comme solution
  • Architecture sans architecture : projets délibérément non constructibles, destinés à provoquer la réflexion (Monumento Continuo, No-Stop City)
  • Critique du fonctionnalisme : la forme ne “suit” pas la fonction ; elle peut suivre la contradiction, l’ironie, la provocation
  • Culture de masse : intégration du kitsch, du pop art, des codes de la consommation dans le design, non pour les célébrer mais pour les dénoncer
  • Ironie et distanciation : le projet radical use du détournement, de l’exagération, de la parodie comme outils critiques

Figures et groupes

Archizoom Associati (1966-1974)

  • Membres : Andrea Branzi, Gilberto Corretti, Paolo Deganello, Massimo Morozzi (puis Lucia Morozzi, Dario Bartolini, Lucia Bartolini)
  • Base : Florence
  • Projets emblématiques :
    • Superarchitettura (1966-1967) : expositions manifestes utilisant le langage de la publicité et du pop art pour critiquer la société de consommation
    • No-Stop City (1969-1972) : ville-usine infinie, grille isotrope, espace indifférencié et climatisé ; critique ironique du fonctionnalisme et du capitalisme en poussant leur logique à l’absurde — “l’usine et le supermarché comme modèles d’une urbanisation totale”
  • Le groupe se dissout en 1974 ; Branzi s’installe à Milan et poursuit une carrière de designer et théoricien

Superstudio (1966-1978)

  • Membres fondateurs : Adolfo Natalini, Cristiano Toraldo di Francia ; rejoints par Gian Piero Frassinelli, Alessandro et Roberto Magris, Alessandro Poli
  • Base : Florence
  • Projets emblématiques :
    • Il Monumento Continuo (1969-1970) : superstructure neutre et quadrillée couvrant la planète entière, critique satirique de l’homogénéisation moderniste
    • Supersurface (1972) : grille mondiale d’énergie permettant une vie nomade sans architecture ni objets, utopie radicale de la dissolution du projet
  • Superstudio radicalise la critique jusqu’à imaginer la disparition de l’architecture elle-même

Archigram (anglais, connexions avec les Italiens)

  • Membres : Peter Cook, Ron Herron, Dennis Crompton, Warren Chalk, David Greene, Michael Webb
  • Base : Londres (années 1960)
  • Projets emblématiques :
    • Plug-In City (Peter Cook, 1964) : ville modulaire et démontable, capsules d’habitation “branchées” sur une infrastructure commune
    • Walking City (Ron Herron, 1964) : villes-robots mobiles, structures parasitaires autonomes
  • Influence directe sur Archizoom et Superstudio : mêmes références pop, même goût pour la technologie comme provocation
  • Archigram est anti-moderniste mais pro-technologie ; les Italiens y ajoutent une critique politique plus acusée

Ettore Sottsass (1917-2007)

  • Designer, architecte et théoricien, menteur du mouvement radical dans une version plus artisanale et symbolique
  • Fonde Memphis (1981) avec d’autres designers (Barbara Radice, Michele de Lucchi, Nathalie du Pasquier…) : meubles et objets aux couleurs criardes, matériaux “pauvres” (stratifié plastique), formes inspirées du kitsch et des cultures populaires mondiales
  • Memphis est une critique directe du bon goût bourgeois et du fonctionnalisme ; mais aussi une production réelle pour le marché (tension productive avec le radical pur)
  • Objet emblématique : la bibliothèque Carlton (1981), asymétrique et inutilisable

Alessandro Mendini (1931-2019)

  • Directeur de la revue Domus (1979-1985), puis Casabella et Modo : figure centrale du débat théorique
  • Invente le concept de “redesign” (ou réédition ironique) : prendre un objet banal ou historique, le reconfigurer par la couleur et la forme pour en révéler l’arbitraire culturel
  • Objet emblématique : Poltrona di Proust (1978, Studio Alchimia) — fauteuil baroque générique recouvert au pinceau d’un motif pointilliste inspiré de Paul Signac, “kitsch conscient”
  • Studio Alchimia (fondé par Alessandro Guerriero, 1976) : laboratoire d’expérimentation précédant Memphis, plus conceptuel et moins commercial

Andrea Branzi - écrits et productions

Ecrits

Branzi est le principal théoricien du mouvement, auteur d’une oeuvre écrite dense qui va de l’histoire du radical au projet d’une nouvelle modernité.

  • The Hot House : Italian New Wave Design (MIT Press, 1984) — synthèse historique du mouvement radical italien depuis les années 1960 ; “arguably the decade’s most essential design book” (Glenn Adamson) ; trace la généalogie de l’avant-garde italienne
  • Learning from Milan : Design and the Second Modernity (MIT Press, 1988) — analyse les “laboratoires” italiens (Global Tools, Alchimia, Domus Academy) et pose le concept de “deuxième modernité” ; titre en réponse à Learning from Las Vegas de Venturi et Scott Brown
  • Weak and Diffuse Modernity : The World of Projects at the Beginning of the 21st Century (Skira, 2006) — théorisation mûrie : la modernité contemporaine n’est plus “forte” (solutions définitives, grands projets) mais “faible et diffuse” (fragmentation, fluidité, émotionnalité) ; le design doit s’adapter à cette nouvelle condition
  • No-Stop City : Archizoom Associati (Editions HYX, rééd. 2006) — réédition des textes et dessins fondateurs de No-Stop City
  • Articles théoriques dans Domus, Casabella, Modo : développement continu des concepts de “deuxième modernité”, “modernité faible”, rapport entre design et anthropologie

Concepts clés développés par Branzi :

  • “Deuxième modernité” : succède à la modernité industrielle du XXe siècle ; marquée par les flux de capitaux, la médiation, l’information, la flexibilité
  • “Modernité faible et diffuse” : en opposition à la modernité “forte” (Le Corbusier, Ulm) fondée sur des solutions définitives et universelles ; revendication du provisoire, de l’imparfait, de l’émotionnel

Productions

  • No-Stop City (Archizoom, 1969-1972) : projet théorique et graphique, non construit ; série de plans et de dessins représentant une ville infinie sans qualités architecturales distinctives, critique du capitalisme et du fonctionnalisme par réduction à l’absurde
  • Superarchitettura (Archizoom, 1966-1967) : expositions utilisant le langage visuel de la grande surface et de la publicité
  • Meubles et objets industriels : Branzi a travaillé pour Cassina, Vitra, Zanotta, Alessi, Nemo Cassina Lighting ; lampes, chaises, vases — dont les séries Animali Domestici (Zabro/Zanotta, 1985) et Bosco (vases Superego Editions) ; installation de plantes et structures légères dans un rapport direct avec la nature
  • Recherche théorique vs production industrielle : tension constante chez Branzi entre le projet radical (non constructible, critique) et la collaboration avec l’industrie du meuble de luxe — cette tension est elle-même productrice de sens

Filiations

  • Hérite de : situationnisme (détournement, critique de la société du spectacle), pop art (culture de masse, kitsch), Archigram (technologie comme provocation), critique de l’urbanisme moderne (anti-Le Corbusier, anti-Ulm)
  • Connexions avec : Internationale situationniste, conceptualisme artistique, théorie critique (Ecole de Francfort)
  • Rupture avec : fonctionnalisme, modernisme corbuséen, bonne conscience du design “utile” (Ulm, Bauhaus)
  • Influence : postmodernisme en design, design critique (Dunne & Raby), design spéculatif, design conceptuel

Mobilisation en épreuve

Les radicaux italiens incarnent un engagement par la critique — forme d’engagement diamétralement opposée à celle de Morris ou Papanek. Là où ces derniers proposent des solutions (artisanat, design pour le réel), Archizoom et Superstudio produisent des utopies négatives : projets qui ne seront jamais construits, dont la fonction est de rendre visible la logique du monde réel en la poussant à l’extrême.

Arguments mobilisables :

  • L’engagement peut être une contestation (et non une construction) : No-Stop City engage politiquement sans proposer d’alternative concrète
  • L’ironie comme forme de distanciation critique : Mendini, Sottsass montrent que le design peut prendre ses distances avec ses propres productions
  • Tension entre avant-garde radicale et production marchande : Memphis vend ses objets critiques dans les galeries de design — paradoxe productif
  • Design et politique sans programme : les radicaux italiens refusent tout programme positif ; leur engagement est négatif, déstabilisant, provocateur — ce qui pose la question de l’efficacité de la critique pure

Opposition à l’engagement “positif” de William Morris et Victor Papanek.

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