Repères
- Période : années 1970-1980, essor aux Etats-Unis ; toujours actif dans les mouvements écologistes contemporains
- Géographie : Californie (San Francisco), puis côte ouest nord-américaine, diffusion internationale
- Contexte : crise écologique des années 1970 (chocs pétroliers, mouvement “retour à la terre”), contre-culture californienne, critique de l’industrialisme et de la mondialisation naissante
- Figures principales :
- Peter Berg (1937-2011) : fondateur de Planet Drum Foundation (San Francisco, 1973), inventeur du concept de “reinhabitation” avec l’écologue Raymond Dasmann (article “Reinhabiting California”, 1977)
- Kirkpatrick Sale (né 1937) : auteur de Dwellers in the Land (1985), théoricien de la décentralisation et du “human scale”
- Gary Snyder : poète et essayiste, figure de la Beat Generation, contributeur à Planet Drum
Caractéristiques
Le biorégionalisme propose de réorganiser la société humaine à partir des réalités naturelles du territoire plutôt qu’à partir des découpages politiques et administratifs. Une biorégion est un territoire défini par ses caractéristiques écologiques propres : bassin versant, climat, sols, végétation, faune, topographie. Ces frontières naturelles doivent primer sur les frontières étatiques.
Principes fondamentaux :
- Reinhabitation : apprendre à “habiter de nouveau” un lieu dégradé par l’exploitation industrielle ; développer une identité bioregionale, une connaissance intime du milieu local (plantes, animaux, saisons, eau)
- Echelle locale : réduction volontaire de l’échelle des communautés humaines pour les rendre socialement et écologiquement responsables
- Décentralisation : refus de la concentration du pouvoir politique et économique ; organisation en communautés autonomes
- Autosuffisance : économies locales fondées sur les ressources renouvelables du territoire, circuits courts
- Diversité : opposition à la monoculture globale ; valorisation des savoirs locaux, des pratiques vernaculaires, des langues et cultures régionales
Planet Drum publie la revue Raise the Stakes (dès 1979) et organise le premier Congrès nord-américain bioregional (1984), réunissant des groupes de tout le continent. Le manifeste “Welcome Home” (1977-1984) synthétise les positions du mouvement.
Oeuvres clés
- Reinhabiting California (Peter Berg et Raymond Dasmann, 1977) - article fondateur définissant la biorégion et la reinhabitation
- Raise the Stakes / The Planet Drum Review (dès 1979) - revue bi-annuelle, laboratoire d’idées biorégionalistes
- Dwellers in the Land : The Bioregional Vision (Kirkpatrick Sale, 1985) - synthèse théorique majeure : propose des communautés à échelle humaine, des économies renouvelables, une culture enracinée dans le lieu
- Human Scale (Kirkpatrick Sale, 1980) - plaidoyer pour la décentralisation et la réduction d’échelle, précède Dwellers
- Turtle Island (Gary Snyder, 1974) - recueil de poèmes, vision biorégionaliste de l’Amérique du Nord
Filiations
- Hérite de : anarchisme américain (décentralisation, anti-étatisme), écologie radicale (deep ecology), contre-culture des années 1960, mouvement “retour à la terre”, Henry David Thoreau et John Muir (précurseurs)
- Connexions avec : écologie sociale de Murray Bookchin, situationnisme (critique de la société du spectacle), pensée libertaire américaine
- Influence : permaculture (Bill Mollison, David Holmgren), design écologique, architecture vernaculaire et régionalisme critique, mouvements Transition et décroissance, agriculture biologique locale, slow food
- Rupture avec : centralisation étatique, mondialisation économique, urbanisme fonctionnaliste, agriculture industrielle
Mobilisation en épreuve
Le biorégionalisme est une forme d’engagement radical ancré dans le territoire. Il s’oppose terme à terme à la logique de la mondialisation et de la standardisation : là où le design international produit des objets délocalisés, interchangeables, dessinés pour un marché global, le biorégionalisme réclame un design enraciné dans les conditions locales (matériaux, savoir-faire, besoins réels des habitants).
Il entre en résonance avec des figures comme Victor Papanek (design pour les besoins réels, critique du gaspillage) et William Morris (artisanat local, travail signifiant). Il préfigure le design écologique, la permaculture et les mouvements contemporains de “transition” (Rob Hopkins).
En épreuve, il permet de penser l’engagement comme réhabitation : non pas une protestation abstraite, mais une transformation concrète du rapport au lieu, du mode de vie, de la production et de la consommation. Il fournit aussi une critique argumentée de la centralisation dans le design et l’architecture.