Référence bibliographique

Yannis Tsiomis, “Le Corbusier, L’Art décoratif d’aujourd’hui et « la loi du ripolin »”, in Myriam Boucharenc et Claude Leroy (dir.), L’Année 1925. L’esprit d’une époque, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2012, p. 63-79.

Contexte

Article d’analyse du livre de Le Corbusier L’Art décoratif d’aujourd’hui (1925), ouvrage qui “annonce que l’heure du déclin des Arts décoratifs est arrivée” et “est sans doute un de ses ouvrages les plus importants (avec Vers une architecture, publié deux ans plus tôt)“.

Année 1925 pour Le Corbusier :

  • Plan Voisin de Paris + villa Meyer
  • Construction de la cité Frugès à Pessac
  • Pavillon de L’Esprit nouveau (Exposition des arts décoratifs)
  • Publication de 3 ouvrages : La Peinture moderne (avec Ozenfant), Urbanisme, L’Art décoratif d’aujourd’hui
  • Fin de la revue L’Esprit nouveau

Thèse centrale de Tsiomis

Le Corbusier ne propose pas un changement de “style” (Art déco → modernisme), mais un changement radical de profession, de savoirs et de savoir-faire de l’architecte, pour un véritable changement de la vie. Son projet est anti-corporatiste, contre l’establishment conservateur de la profession.

Opposition structurante : “style” (Art déco) vs “principes” (Mouvements modernes, au pluriel).

Arguments de Le Corbusier analysés par Tsiomis

1. Du décor à l’outil, de l’artisan à l’industrie

Passage de Le Corbusier cité :

Nous voici dans la fabrication, dans l’industrie ; nous sommes à la recherche d’un standard, nous sommes loin du cas personnel, arbitraire, fantaisie, loufoque ; nous sommes dans la norme et nous créons des objets-types.

Paradoxe apparent : faire de l‘“Art décoratif” avec des outils (chaises, bouteilles, paniers, chaussures). Le Corbusier dit : “Je dis paradoxe de faire de l’Art décoratif avec des outils.”

Opposition décor / art :

  • Décor = “bariolage, divertissement agréable au sauvage”
  • Art = “passion désintéressée qui nous élève”
  • Conclusion : “plus un peuple se cultive, plus le décor disparaît” (référence à Loos, “Ornement et crime”)

Traduction de Tsiomis : Le Corbusier inscrit l’objet et la décoration dans le monde des “besoins” et de la nécessité, le monde de la liberté étant réservé à l’Art. Si l’art est de la “passion désintéressée”, l’objet courant utilitaire est de la raison calculée.

2. Opposition fonction utilitaire / fonction esthétique

Emprunt à Bergson : dissociation intelligence / instinct

  • Utilitaire (“outil”) : produit de la “raison”, de l’intelligence → collectif, social, conjoncturel, émane de l’état d’une civilisation à un moment donné
  • Esthétique : procède de la “passion”, de l’instinct, du sentiment, du “lyrisme” → dimension universelle, a-temporelle, dépendante de la physiologie humaine

Conséquence : L’Art décoratif d’aujourd’hui vise à “rendre esthétique l’utilité” → recours à l’esthétique de l’invention de l’ingénieur, la machine : “La leçon de la machine est dans la pure relation de cause à effet. Pureté, économie, tension vers la sagesse.”

3. Manifeste contre les “ensembliers”

Définition : Les “ensembliers” sont les décorateurs-architectes qui “habillent” le quotidien pour cacher, avec des vêtements désuets ou ostentatoires, soit la pauvreté d’invention soit l’audace de l’innovation.

Critique du camouflage :

L’industriel pensa : “Dissimulons la camelote sous le décor ; le décor cache les pailles, les taches, toutes les tares.” Consécration du camouflage. Inspiration désespérée et triomphe commercial.

Limite des ensembliers : Ils conçoivent la maison comme un “ensemble” (d’où “ensemblier”), une “totalité stylistique” par le décor (murs, tapisseries, rideaux, meubles), mais sans autre ambition. Même en proclamant un nouveau mode de vie, l’Art déco reste “essentiellement bourgeois” : les objets du quotidien sont les accessoires du paraître dans la vie sociale et mondaine.

Opposition : Le Corbusier veut que l’architecture pose les fondements d’un mode de vie et d’une culture dignes de la nouvelle civilisation “machiniste” où justice sociale, ordre politique et esthétique se confondent. “L’espace entier (du mur à la ville) doit être digne de l’émergence d’une ère nouvelle et recevoir les outils de la maison-machine.”

4. Histoire du décor comme dégradation

Récit polémique de Le Corbusier : Histoire du décor = détachement progressif des enseignements de la nature et des leçons de l’histoire des civilisations.

Dégradation des matériaux selon les classes sociales :

  • Roi Soleil : or pur, ébène, ivoire, diamants (pour “épater” les tyrans et ambassadeurs)
  • Imitateurs (courtisans, princes, hobereaux) : or demi-vierge, faux marbre
  • Bourgeois-roi (Napoléon, Napoléon III) : laiton en poudre
  • Bourgeois républicain : fonte déguisée en or

Exception : Marat (“Marat vint, qui tenta de fixer dans la morale le cadre décent du citoyen ; mais il mourut ; le citoyen aussi”).

Pouvoirs archaïques vs modernes :

  • Archaïques : Louis XIV (portrait par Rigaud), empereur d’Annam Khai Dinh, rois d’Angleterre (carrosse royal orné)
  • Modernes : Gaston Doumergue (président de la République française, costume noir, cravate, sourire bonhomme)

Scène emblématique - Lénine à La Rotonde :

Lénine est assis à La Rotonde sur une chaise cannée [probablement Thonet] ; il a payé son café vingt centimes, pourboire un sou. Il a bu dans une petite tasse de porcelaine blanche. Il a un chapeau melon, un col brillant et lisse. Il écrit pendant des heures sur des feuilles de papier à machine. Son encrier est lisse et rond, en verre bouteille. Il s’apprête à gouverner cent millions d’habitants.

Commentaire de Tsiomis : La chaise cannée, la porcelaine blanche, le chapeau melon, l’encrier, le papier machine (standard !) — tous ces objets doublement justifiés par leur utilité et la pureté de leur forme — sont là au service d’un seul objectif : gouverner ! “Que faire” pour être “moderne” !

5. Folklore, mondialisation et standard

Folklore noble : Le Corbusier reconnaît les vertus du décor quand il s’inspire (sans imiter) des civilisations passées ou des sociétés traditionnelles (“sauvages”, folklore). Ces civilisations ne décoraient pas mais marquaient leur monde par des signes multiples (danses, vases, tissus, mélodies, maisons). Le folklore révèle le travail du “poète anonyme”, “concis, bref, économique, intense, essentiel”, œuvre “reprise par la foule qui l’adopta, la travailla, la corrigea, la polit”.

Rupture moderne :

Règne la machine, elle tend à établir des standards qui seront notre folklore […]. Abandon des caractères régionaux en faveur d’un caractère international. Les frontières tombent et tous les sites nous sont connus ; seul l’homme subsiste entier avec des clairs besoins et une poétique plus élargie […]. Résurrection des arts régionaux ? Tout cela est passé, classé, chassé par un sentiment neuf.

Vision mondialiste : Le Corbusier voit “les peuples en une confédération gigantesque”, composés d’un type “d’homme courant, de série, normal” aux besoins uniformes et habitant des logements standards. Cela signifie “la fin du régionalisme”, l’impossibilité de la “résurrection des arts régionaux, réinstauration de la langue d’oc, du costume breton ou tyrolien, du kimono”.

Le Parthénon moderne : Le Parthénon appartient à la modernité, à condition non d’imiter sa forme mais de lire la “logique” selon laquelle il est apparu en tant que “produit de sélection appliquée à un standard établi” : c’est celle qui produit encore aujourd’hui l’auto et l’avion.

6. L’idéologie “Metropolis” — passage central

Démocratisation et égalité :

La démocratisation fait que “les bœufs entiers qui rôtissaient aux agapes ancestrales n’occupent plus que le fond d’une assiette : le beafsteak”. Le beafsteak est simultanément signe d’égalité et marqueur de l’échelle individuelle et humaine !

Commentaire de Tsiomis : L’idéologie à l’œuvre tente de trouver un moyen terme entre la hiérarchie maintenue par la bourgeoisie Louis-Philipparde et la lutte des classes prônée par les Partis communistes naissants en Europe, juste après 1917.

La scène de Metropolis :

Et Le Corbusier cède à la rhétorique éternelle sur les côtés positifs des crises, financière, politique, etc. Et cette poignée de main entre le patron et le prolétaire qui évoque pour nous la dernière scène de Metropolis (1926), scène décevante de l’aveu même de Fritz Lang, est ce moyen terme auquel Le Corbusier adhère également : face à la voracité de la machine, la solution n’est ni sa destruction, ni la révolution, mais la pacification sociale par le biais non [par] l’illusion — toute américaine — que tout pauvre peut devenir riche, mais que pauvres et riches peuvent adhérer à la loi commune, la « loi du Ripolin ».

La “loi du Ripolin” :

« Le blanc de chaux est extrêmement moral », déclare Le Corbusier ; c’est la « Loi du Ripolin ». […] la blancheur industrielle a une autre vertu : patrons et ouvriers peuvent s’y reconnaître ensemble. On ne peut plus tromper le pauvre car « il peut évaluer au vif et au cinéma ce qu’est la richesse ».

Conséquences de la crise : Les “conséquences de la crise” provoquée par la guerre, l’intrusion de la machine et les bouleversements sociaux et technologiques sont salutaires parce que, dorénavant, riches et pauvres voyagent dans le même “autobus, le lieu démocratique où s’empilent les hommes à casquettes et les messieurs en raglans”.

Interprétation de Tsiomis : Le Corbusier adhère à une idéologie de la pacification sociale par l’esthétique standardisée et l’hygiène morale de la blancheur. La “loi du Ripolin” (peinture blanche, neutre, industrielle) est un moyen terme entre révolution et conservation : ni destruction de la machine, ni révolution prolétarienne, mais consensus esthétique et moral autour de la pureté formelle.

7. Nouveau mode de vie ergonomique

Catalogue de la modernité : L’électricité, le vitrage Saint-Gobain, l’aluminium profilé, le bois préformé, la lumière du jour, le wagon-restaurant, la journée de huit heures, la crise des transports, la porcelaine fine, le chauffage central.

Commentaire de Tsiomis : En dressant ce catalogue, Le Corbusier ne désigne pas seulement une nouvelle esthétique de l’objet (que d’autres mouvements comme De Stijl avaient déjà adoptée), non, il désigne un mode de vie au sein d’un ordre social nouveau et ergonomique, un “Art décoratif, orthopédie”.

L’usine moderne : L’usine de la banlieue parisienne, “de Levallois et Issy-les-Moulineaux […] l’usine d’avions et de carrosserie emploie le bois suivant des méthodes si nouvelles” ! Il s’agit d’une nouvelle “économie du présent ; une grande science, de l’expérimentation (même dramatique : les avions), le contrôle des laboratoires, la constituent”.

8. Public visé et impact

Le Corbusier s’adresse :

  • Aux industriels
  • Aux pouvoirs économique et politique
  • À un public de bourgeois “modernes” et cultivés, en espérant son éducation sinon une commande

Statistiques des abonnés à L’Esprit nouveau (invérifiables, publiées par Le Corbusier lui-même) : public diversifié, mais impact réel au-delà des architectes et designers (comme Charlotte Perriand qui rejoindra Le Corbusier plus tard) : inconnu.

Mobilisation en épreuve

Spectacle de la marchandise :

  • La “loi du Ripolin” comme idéologie de la pacification sociale par l’esthétique
  • Opposition Art déco (marchandise bourgeoise déguisée) vs modernisme corbuséen (standard démocratique)
  • Le cinéma (Metropolis, 1926) comme référence culturelle partagée entre patrons et prolétaires : “on peut évaluer au vif et au cinéma ce qu’est la richesse”
  • L’autobus, le wagon-restaurant, la porcelaine fine : lieux et objets démocratiques de la société de masse
  • Le beafsteak comme “signe d’égalité”

Engagement :

  • Le Corbusier propose un changement de société par l’architecture et l’objet standard, pas par la révolution
  • L’architecture comme “fondement d’un mode de vie et d’une culture dignes de la nouvelle civilisation machiniste où justice sociale, ordre politique et esthétique se confondent”
  • Anti-corporatisme, anti-conservatisme professionnel
  • Refus du compromis Art déco (bourgeois progressiste mais fondamentalement conservateur)

Technique :

  • Opposition raison (outil, industrie, standard) / passion (art, sentiment, lyrisme)
  • La machine comme modèle esthétique : “pure relation de cause à effet, pureté, économie, tension vers la sagesse”
  • Le Parthénon moderne : logique du standard, pas imitation de la forme
  • Folklore moderne = standard industriel (vs folklore régional traditionnel)

Débats à croiser :

  • Le Corbusier vs ensembliers Art déco (Ruhlmann, Sue et Mare, Follot)
  • Le Corbusier vs Loos (référence explicite à “Ornement et crime”)
  • Le Corbusier vs Ruskin, Morris (hommage prudent, mais dépassés)
  • Le Corbusier vs révolution prolétarienne (moyen terme Metropolis)
  • Le Corbusier et la mondialisation (fin du régionalisme, confédération gigantesque des peuples)

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