Référence
Judith Butler, “La pleurabilité du vivant (1/3)”, conférence inédite publiée dans Les temps qui restent, n° 4, 2024. Texte écrit entre fin 2023 et début 2024, devait être prononcé à l’ENS Paris en avril 2024.
Contexte
Butler élargit sa réflexion sur la valeur inégale des vies humaines (amorcée dans ses travaux sur le genre et le deuil public) à la question de la catastrophe climatique. Comment porter le deuil de formes de vie détruites, d’espèces disparues, d’écosystèmes entiers, tout en anticipant de nouvelles pertes à venir ?
Concept central : la pleurabilité (grievability)
Définition : potentiel porté par les vivants et par les morts. Sentiment vivant de la possibilité de la perte — la façon dont la perte éventuelle de notre vie ou de celle d’autrui informe notre sentiment d’être en vie.
Enjeu : ce n’est pas la capacité à porter le deuil après une perte, mais le sentiment présent que notre vie sera pleurée après notre mort. Ce sentiment est le signe que notre vie compte aux yeux d’autrui, qu’elle mérite soins et abri.
Nature relationnelle : la pleurabilité n’est pas un attribut intrinsèque des personnes. Elle caractérise les relations entre personnes, la dimension relationnelle et sociale du statut de personne. C’est toujours par une autre personne qu’on est pleuré.
Distribution inégale de la pleurabilité
Distinction épistémique : certaines conditions historiques établissent une distinction entre les vies qui peuvent être pleurées et celles qui ne le peuvent pas. Cette distinction distribue la pleurabilité de façon différenciée.
Situations de guerre : les gens pleurent les vies auxquelles ils s’identifient, considèrent les vies ennemies comme indignes d’être pleurées. Indifférence ou justification zélée (“punition victorieuse”, “élimination réussie”).
Interdiction de pleurer : certaines vies sont considérées comme des ennemis de la communauté. Leur perte est jugée “nécessaire”, “méritée”, ou “pas une perte du tout”.
Vie considérée comme pleurable : vie traitée comme une vie à protéger, dont la persistance doit être garantie par des infrastructures propices au vivant (santé, logement, nourriture). Quand ces biens sociaux sont refusés ou distribués inégalement, cela témoigne que ces groupes sont considérés comme moins pleurables.
Laisser mourir (Foucault) : refuser ces biens, c’est ratifier le status quo de la guerre et du capital, évincer les questions démocratiques fondamentales. Est-il juste que la pleurabilité soit inégalement distribuée ?
Pleurabilité et vie vécue au présent
Futur antérieur : une vie vit aujourd’hui en sachant qu’elle n’aura pas été reconnue comme une vie, une fois qu’elle aura disparu. Ce sentiment de non-pleurabilité se conjugue au présent.
Absence de pleurabilité vécue au présent : conscience persistante d’une vie jugée sans valeur et dispensable. Quand une personne est exposée à la violence, à la faim, quand on lui refuse des soins médicaux, elle se rend compte que “le monde” ne perçoit pas sa mort comme une perte.
Vivre sans avenir : si quelqu’un vit sans le sentiment de pouvoir continuer à vivre ou persister, l’horizon temporel de sa vie s’effondre. Le moment présent ne permet plus de se projeter vers le suivant.
Exemple Gaza : les habitants écrivent qu’ils s’attendent à mourir et meurent effectivement. Ils revendiquent leur pleurabilité tout en sachant qu’ils ne sont pas considérés comme des êtres potentiellement pleurables par ceux qui les bombardent.
Limites de l’humanisme
Interdépendance du vivant : la vie humaine dépend d’un large éventail de formes de vie et de processus vivants non humains. L’humanisme ne suffit pas à résoudre le problème.
Piège de l’anthropocentrisme : si on s’oppose à l’injustice qui consiste à ne pas traiter certains humains comme des êtres humains, mais que cette réponse valorise la vie humaine aux dépens de tous les autres êtres vivants, on reproduit l’anthropocentrisme qui coupe le vivant humain de ses relations avec le vivant non humain.
Changement de perspective nécessaire : envisager le monde vivant lui-même comme pleurable. Comment penser l’interdépendance si l’être humain ne peut plus servir de centre de référence ?
Deuils climatiques (climate grief)
Nouveau cadre temporel : “temps du pétrole” (Heather Davis) — temporalité alimentée par l’extraction et la combustion des combustibles fossiles. Temps ancien libéré dans le présent qui conditionne les possibilités à venir.
Instabilité métatemporelle : sentiment que des seuils ont déjà été franchis, mais que les effets de ces pertes n’ont pas encore été pleinement ressentis. Événements catastrophiques de plus en plus fréquents, qui deviendront bientôt le nouveau normal. Changement climatique = “processus continu de déstabilisation” (Adriana Petryna).
Rythme du changement : catastrophique à l’échelle planétaire (rythme de réchauffement inédit depuis 65 millions d’années), mais difficile à percevoir dans le cadre temporel d’une vie humaine incarnée. C’est pourquoi il est si difficile à représenter.
Deuil cumulatif : disparition de tant d’espèces, de formes de vie, de cultures humaines et d’écosystèmes produit un deuil cumulatif qui semble insupportable, démesuré.
Mélancolie environnementale (Catriona Sandilands) : “deuil suspendu” dans lequel l’objet de la perte est “impossible à pleurer” dans les limites d’une société qui ne peut pas reconnaître les êtres non humains, les environnements naturels et les processus écologiques comme des objets appropriés pour un deuil authentique.
Nouvelles temporalités de la destruction
Perte en cours : avec la catastrophe climatique ou la guerre, la perte continue de se produire alors même que nous faisons notre deuil. Le travail de deuil ne consiste pas à laisser la perte devenir une chose du passé. Avoir perdu, perdre et perdre à l’avenir sont entrelacés dans un présent où de nombreux temps se superposent.
Impossibilité d’aller “au-delà” : nous ne pouvons aller de l’avant, au-delà de la perte, mais seulement continuer à avancer, ayant perdu, perdant encore.
Exemples : Gaza (perte de vies, de paysages, de bâtiments, d’animaux, de vie agricole), changement climatique (disparition d’espèces affecte d’autres êtres vivants en raison de l’interdépendance des formes de vie).
Tâche de résistance : imaginer une forme de résistance à la destruction en cours afin d’y mettre un terme et d’éviter une catastrophe plus grande encore. Reconnaître la perte doit devenir une manière d’étudier les modalités et les objets de la destruction, afin de poser les bases d’une résistance et d’un renversement des processus destructeurs.
Révision de Freud
Premier modèle freudien (1917) : deuil = abandonner l’objet perdu, accepter le verdict de la réalité, retirer son attachement. Mélancolie = refus de faire son deuil, refus d’accepter la réalité actuelle.
Second modèle (Le Moi et le Ça) : travail de deuil = accueillir, incorporer l’autre qui est perdu. La structure même de l’ego change pour s’adapter à cette perte. Les traces des personnes aimées et perdues modifient cette structure de manière durable. Architecture de l’ego changée par la perte.
Limites du paradigme freudien : suppose qu’une perte a déjà eu lieu, et qu’il appartient à ceux qui doivent en faire le deuil de connaître et reconnaître cette perte. Mais que se passe-t-il si la perte continue de se produire alors même que nous faisons notre deuil ?
Temporalité du deuil : pas ponctuelle. Le deuil s’inscrit généralement dans une chaîne de deuils antérieurs, dans une série de pertes passées qu’il vient réactiver. “Ces morts qui forment toujours dans notre vie une terrifiante série qui n’en finit pas” (Derrida).
Valeurs de l’interdépendance
Covid-19 et destruction climatique : ont révélé l’interdépendance sensible des créatures vivantes. Mise en lumière de notre dépendance les uns envers les autres, mais aussi envers la Terre, et de la dépendance de la Terre envers nous.
Conditions de vie menacées : nous ne pouvons pas faire confiance aux éléments de base qui nous maintiennent en vie (eau, sol, air) car, lorsqu’ils sont contaminés, nous le sommes aussi. Lorsqu’ils disparaissent ou perdent leurs capacités à se régénérer, nous faisons de même.
Perte en nous et nôtre : nous ne faisons pas simplement face à une perte extérieure. Cette perte est en nous et nôtre. Nous sommes inclus dans cette perte et nous sommes aussi la cause de cette perte interrompue qui nous dépasse.
Verdict progressif mais qui s’accélère : nous ne perdrons pas la Terre vivante d’un seul coup. Nous la perdrons morceau par morceau (glaciers, espèces). Le déni climatique s’intensifie et travaille main dans la main avec les forces du marché.
Mobilisation en épreuve
Philosophie morale et politique : permet de penser l’égalité et la justice au-delà des cadres anthropocentriques. La pleurabilité est une dimension incontournable de toute réflexion sur l’égalité.
Critique de l’anthropocentrisme : permet de penser comment les schèmes épistémiques qui séparent radicalement l’humain de l’animal, de l’environnement, participent à la distribution inégale de la pleurabilité.
Deuil et résistance : le deuil n’est pas seulement un état subjectif. C’est une manière d’accorder de la valeur à quelque chose, de revendiquer la valeur de ce qui a été perdu et d’affirmer cette valeur dans l’acte même du deuil. Quand ce qui est perdu n’aurait pas dû l’être, le deuil est aussi une manière de dénoncer cette injustice.
Catastrophe climatique : oblige à repenser les cadres temporels traditionnels (perte en cours vs perte déjà advenue), les objets du deuil (êtres non humains, processus écologiques), les conditions de la vie (interdépendance sensible).
Citations mobilisables :
- “Vivre avec le sentiment que notre vie sera pleurée après notre mort est le signe que notre vie compte aux yeux d’autrui.”
- “Lorsqu’une personne est exposée à la violence et à la faim en raison de la politique de l’État, cette personne se rend compte que ‘le monde’ ne perçoit pas sa mort comme une perte.”
- “Nous ne pouvons aller de l’avant, au-delà de la perte, mais seulement continuer à avancer, ayant perdu, perdant encore.”
- “La perte n’est pas terminée, ce qui signifie que le fait d’avoir perdu, de perdre et de perdre à l’avenir sont entrelacés dans un présent où de nombreux temps se superposent.”
Liens
- Judith Butler - auteure
- Deuil - concept central
- Anthropocène - contexte
- Écologies queer - dialogue amorcé
- Sigmund Freud - révision du paradigme freudien
- Michel Foucault - “laisser mourir”
- Jacques Derrida - “ces morts qui forment une série qui n’en finit pas”